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2 décembre 2013

La flambée de la cigarette électronique

Présentée comme le substitut idéal pour les accros au tabac, la cigarette électronique est devenue un véritable phénomène de société. Est-elle réellement aussi inoffensive que ses défenseurs le prétendent?

Un couple assis dos à dos sur un canapé, en train de chacun fumer une cigarette électronique.
La cigarette électronique séduit beaucoup de consommateurs.
Schéma en coupe de l'intérieur d'une cigarette électronique
Schéma en coupe de l'intérieur d'une cigarette électronique.

Ils sont partout. Dans la rue, au restaurant, dans les magasins. Eux, ce sont les vapoteurs, et l’objet de leurs désirs se nomme cigarette électronique. Bienvenue dans l’ère de la fumée sans tabac, car ici, on ne fume pas, on vapote, allusion à la vapeur produite par l’atomiseur qui chauffe l’e-liquide chargé ou non de nicotine.

Ses adeptes seraient près de 80 000 en Suisse qui comptabilise quelque 2 millions de fumeurs. 7 millions en Europe. Il faut se rendre à l’évidence: ce qui n’était que le fait d’amateurs isolés il y a de cela deux ou trois ans est devenu un véritable phénomène de société.

On ne compte plus les forums dédiés à la cause. «Coup de foudre», «amour fou», la cigarette électronique y est présentée comme la panacée pour remplacer la «cigarette tueuse». Un véritable art de vivre. Ces nouveaux convertis s’extasient sur les multiples arômes – du classique tabac au marshmallow en passant par le caramel au beurre salé, vont jusqu’à composer leurs propres mélanges, bricolent leur «e-cig» eux-mêmes.

Bref, le feu a si bien pris que la cigarette électronique pourrait bien détrôner le tabac. C’est en tout cas l’avis de certains analystes financiers qui prédisent que ses ventes dépasseront celles de la cigarette traditionnelle d’ici dix ans. Preuve que l’affaire est prise au sérieux, les cigarettiers investissent massivement dans ce nouveau marché. Imperial Tobacco, le numéro 4 mondial, vient par exemple de racheter pour 75 millions de dollars les brevets du Chinois Hon Lik, l’inventeur de la cigarette électronique.

«Les effets à long terme sur la santé ne sont pas connus»

Pourtant, malgré ce succès grandissant, les experts sont divisés. L’innocuité de l’e-cigarette, même sans nicotine, ne serait pas garantie, avancent certains. En Suisse, où la vente de liquide avec nicotine est interdite, mais où son importation à raison de 150 ml est autorisée, on observe avec prudence l’évolution du phénomène.

«Selon les connaissances dont nous disposons actuellement, les cigarettes électroniques sont nettement moins nocives que les cigarettes avec tabac,

reconnaît l’Office fédéral de la santé publique. Ce dernier recommande toutefois la prudence: «Car la composition de ces produits n’est souvent pas claire.

Les effets à long terme sur la santé ne sont pas connus non plus et ne pourront pas l’être avant plusieurs années.

Bientôt considérée comme une cigarette?

Pour l’heure, la cigarette électronique est, comme les produits du tabac, soumise à la loi sur les denrées alimentaires. En vente libre mais uniquement sans nicotine, elle ne tombe par conséquent pas sous le coup de l’Ordonnance sur les produits du tabac qui interdit notamment de fumer dans les lieux publics ainsi que la vente aux mineurs.

Mais cela pourrait bientôt changer. Car la très grande majorité des vapoteurs optent pour la version avec nicotine et se fournissent dans les pays voisins ou sur internet. Face à ce flou, Berne pourrait décider d’inclure la cigarette électronique dans la nouvelle loi sur les produits du tabac actuellement en élaboration. Petit à petit, les fronts se dessinent: l’Union des transports publics à annoncé son interdiction dans les bus, trams, trains ou métro à partir du 15 décembre.

En face, Helvetic Vape, une nouvelle association suisse de «défense des intérêts des utilisateurs de vaporisateurs personnels» s’érige déjà contre cette interdiction. C’est sûr, le feu allumé par cette nouvelle venue dans le monde des volutes est loin d’être éteint.

«Il est urgent d’attendre avant de clamer l’innocuité de ce produit»

Professeur Jacques Cornuz
Professeur Jacques Cornuz

Professeur Jacques Cornuz, directeur de la Policlinique médicale universitaire de Lausanne et membre de la Commission fédérale pour la prévention du tabagisme

La Commission fédérale pour la prévention du tabagisme est très prudente face à la cigarette électronique et prône le maintien de l’interdiction de celles contenant de la nicotine. Pourquoi?

Nous ne voulons pas balayer la cigarette électronique d’un revers de main, mais d’un point de vue scientifique, nous ne disposons pas de suffisamment d’études qui attestent de sa non-dangerosité. En termes de politique de santé publique, il est urgent d’attendre avant de clamer l’innocuité de ce produit.

Vous déconseilleriez à un fumeur de se mettre à la cigarette électronique?

Non, si un patient vient me voir et me dit: «Docteur, j’ai envie d’essayer la cigarette électronique, qu’en pensez-vous?» Je lui répondrai oui, car il est certain qu’avec ou sans nicotine, la cigarette électronique est nettement moins nocive que le tabac.

En revanche, je ne conseillerais certainement pas ce produit à un ex-fumeur ou à un non-fumeur.

Elle n’est donc pas dangereuse pour la santé?

A court terme, elle paraît inoffensive, qu’elle contienne de la nicotine ou non. Mais nous n’avons pas encore de connaissance sur d’éventuelles conséquences sur le long terme.

L’e-cigarette pourrait être considérée au même titre que les patchs comme un substitut tabagique?

Si les études scientifiques le prouvent, je serai le premier à la recommander! Certes des gens disent avoir arrêté de fumer grâce à la cigarette électronique, mais cela ne nous permet pas de privilégier cette approche; d’ailleurs,

une récente étude tend plutôt à démontrer que le taux d’arrêt est relativement bas.

Vous prônez l’interdiction de la cigarette électronique dans les lieux publics tout en affirmant qu’elle paraît inoffensive. N’est-ce pas paradoxal?

Non, car le problème est double. Tout d’abord, il faut se demander dans quelle mesure un ancien fumeur voyant quelqu’un vapoter ne va pas être tenté de reprendre une cigarette de tabac. Je vois un deuxième risque: que les gens optent pour une consommation duale, c’est-à-dire qu’ils décident de réduire le nombre de cigarettes avec tabac à quelques-unes par jour tout en compensant avec des cigarettes électroniques. Et l’on sait que c’est l’exposition au tabagisme sur la durée, même à petite dose, qui génère des cancers!

«Il faut libéraliser la vente des e-liquides avec nicotine»

Jean-François Etter
Jean-François Etter

Jean-François Etter, professeur auprès de la Faculté de médecine genevoise, spécialiste en santé publique et notamment en dépendance au tabac.

Vous êtes non seulement le meilleur spécialiste suisse de l’e-cigarette, mais également son plus grand défenseur. Pourquoi?

L’e-cigarette constitue une «grande chance en termes de santé publique. Le constat est statistique: le tabagisme reste dans notre pays la première cause évitable de maladie et de décès: 160 000 mal ades chroniques, quelque chose comme 8000 morts chaque année. Vapoter est le plus sûr moyen d’arrêter de fumer, et peut donc sauver des vies.

Ne manque-t-on pas un peu de recul? Il y a cinquante ans, la cigarette aussi était considérée comme inoffensive…

Nous manquons de données quant à la dangerosité – ou l’efficacité – sur le long terme. Mais d’abord il existe plus d’une centaine d’articles scientifiques et d’études courant sur une période d’une année. Toutes ont conclu à l’absence de tout effet secondaire important. Par ailleurs, la composition des e-liquides est connue. Les arômes alimentaires ne présentent guère de souci.

Et la nicotine?

Certains e-liquides n’en contiennent pas, mais il est vrai que les fumeurs se tournent plutôt vers les produits avec nicotine.

Il faut rappeler que la nicotine en tant que telle est présente dans nombre d’aliments, dont des légumes. Son dosage dans une e-cigarette n’est pas toxique, il correspond à peu près à celui que l’on retrouve dans les patchs.

Les gros fumeurs arrêtent-ils vraiment de fumer en vapotant?

Les chiffres l’indiquent. Malgré les aides classiques, 85% d’entre eux se remettent tôt ou tard fumer. Avec le vapotage, ils sont moins de 10%.

Vous militez donc pour une libéralisation de la vente dans notre pays?

Il faut libéraliser la vente de produits à base de nicotine, pour permettre aux fumeurs suisses de passer facilement à la cigarette électronique. Actuellement, ils peuvent acheter l’appareil ici, mais ils doivent se fournir en e-produit avec nicotine sur internet ou en France, ce qui limite son adoption. Or,

seule la présence de nicotine peut aider un fumeur à abandonner définitivement la cigarette. Je dis donc clairement que cette attitude cause des milliers de morts de plus chaque année.

Ne cherche-t-on pas à encourager le passage d’une addiction à une autre?

Mais il s’agirait là d’une question morale, pas médicale. En termes de santé publique, elle n’a pas d’intérêt.

Auteur: Pierre Léderrey, Viviane Menétrey

Photographe: Christophe Chammartin, François Wavre / Rezo, AFP,