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8 août 2016

La folie Pokémon Go atteint aussi les Suisses

Pikachu et sa bande déferlent à nouveau sur le monde, à travers un jeu de réalité augmentée. Une application gratuite pour smartphone qui transforme les piétons en chasseurs de créatures imaginaires. Et redonne goût aux rassemblements.

Le jeu suscite des rassemblements de joueurs qui chassent ensemble les petits monstres. (Photo: Keystone)

Depuis quelques semaines, on voit déambuler des piétons concentrés, le nez rivé sur leur smartphone, s’immobilisant soudain le bras en l’air et faisant d’étranges signes sur leur écran. Un type particulier de selfies? Non, la chasse aux Pokémon!

Le nouveau jeu de réalité augmentée de Niantec, Pokémon Go, a donc réussi le tour de force de faire sortir les gamers de leur chambre à coucher. Qui se mettent en route pour capturer Salamèche, Bulbizarre ou Carapuce, arpentent le bitume pour faire éclore leurs œufs (oui, les kilomètres les amènent plus vite à maturité), cherchent les Pokéstops (lieux de ravitaillement pour leur ménagerie) et se rendent dans les arènes de combat avec leurs protégés.

Une folie douce qui n’est pas sans risques, puisqu’elle a déjà provoqué des accidents, les petits monstres pouvant se trouver n’importe où: sur l’autoroute, sur un balcon, dans un stade ou un tunnel... Un chiffre inquiétant: dans un sondage français portant sur 3000 joueurs, plus de la moitié d’entre eux (59%) ont avoué avoir traqué la créature en conduisant. Au point que la Suva, l’assurance- accidents obligatoire suisse, a publié une mise en garde pour les utilisateurs du jeu, leur recommandant de chasser de jour plutôt que de nuit!

Cette chasse aux papillons postmoderne est-elle le signe d’une société immature, fâchée avec le vrai monde? Pas forcément. Comme le disait l’humoriste Sim, l’imaginaire met des robes longues à nos idées courtes. C’est toujours vrai. Sauf que là, elles ont les oreilles jaunes.

«Ce jeu est une forme de réenchantement, un prétexte intéressant pour se déplacer»

Olivier Glassey sociologue et spécialiste des nouvelles technologies

Pokémon Go bat tous les records de téléchargement. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Disons que ce jeu est au point de convergence de deux tendances. D’un côté, l’utilisation du smartphone, qui est devenu une ressource du quotidien, utilisé en permanence et pas que pour téléphoner. Et de l’autre, l’univers des Pokémon, imprégné dans la mémoire des trentenaires, qui fait quasiment partie de l’inconscient collectif. Il n’y a pas de réelle nouveauté technologique, mais la rencontre de ces deux éléments, soit la géolocalisation et Pikachu, une créature Pokémon, peut expliquer l’énorme succès de ce jeu.

Mais en quoi ce jeu est-il différent de tous les autres?

Disons qu’il est original dans sa manière d’exploiter l’environnement réel en y ajoutant une couche virtuelle. Le mariage des deux est même un des ingrédients forts. En 2014, Niantec avait déjà développé un jeu du même genre, Ingress. C’était un univers de science-fiction, où les joueurs étaient amenés à se déplacer pour accueillir ou combattre les extraterrestres. Il a eu du succès, mais pas à l’échelle du phénomène Pokémon Go.

Les nouvelles technologies: une autre façon de découvrir le réel?

Oui, elles servent aussi à cela: explorer l’environnement proche. Redécouvrir des endroits que l’on connaît peut-être déjà. Pokémon Go est une forme de réenchantement, un prétexte intéressant pour se déplacer. J’ai revisité Zurich à travers les Pokéstops, c’était différent d’un guide touristique. La cartographie du jeu offre une autre grille de lecture.

Mais courir après les Pokémon n’est pas sans risques...

Bien sûr, il y a des enjeux de sécurité, mais aussi de définition des lieux. Ce qui pose la question de la propriété des territoires réels dans le monde virtuel: peut-on mettre un Pokéstop dans une église, dans un cimetière ou sur une ligne de front?

Paradoxe: les Pokémon peuvent apparaître n’importe où, mais ils ne sont pas partout...

L’univers des Pokémon traduit une réalité urbaine, mais cette cartographie validée par une communauté de joueurs donne une image assez tronquée du réel. Le jeu fait sortir les gens, mais ne les envoie pas partout. Les quartiers défavorisés ont moins de Pokéstops. On voit donc une reproduction des inégalités.

Quel est le profil du joueur?

On distingue les hardcore gamers, pour qui le jeu est une activité sérieuse, et les joueurs occasionnels, qui font une partie de Candy Crush en attendant le bus. Pokémon Go s’inspire de cette pratique occasionnelle, car on peut l’explorer à son propre rythme. Cette activité vient se nicher dans les interstices et s’adresse aussi à ceux qui n’ont pas une culture vidéoludique très poussée.

La réalité augmentée est-elle une façon d’échapper à un monde pris entre guerres et terrorisme?

Ce panthéon de figurines imaginaires qui s’échappent des supports classiques pour peupler le quotidien est une distraction bienvenue, une parenthèse enchantée. C’est aussi une autre façon de penser l’espace public en remettant du positif dans les rassemblements juste au moment où ils sont soumis à un enjeu sécuritaire.

Qu’est-ce que cet engouement dit de nos sociétés contemporaines?

Qu’il y a une très forte envie d’expérimenter! Nous sommes à un moment charnière dans notre façon de penser le réel et le virtuel. Et ce n’est pas qu’un jeu, il y a aussi une dimension économique importante. Un dispositif qui pourra être utilisé à des fins commerciales: quand verra-t-on voler autour de nous des bons de réduction? Pokémon Go ouvre cette porte-là.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla