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30 novembre 2015

Au cœur de la forêt de tous les frissons

Entre épicéas centenaires et sournoises lésines, la forêt du Risoux, dans la vallée de Joux (VD), est un lieu à part. Austère, mystérieux, féerique. Qu’il vaut mieux traverser avec de solides chaussures et une carte en poche.

La forêt du Risoux
La forêt du Risoux est l’une des plus denses de notre pays.

Elle a sa réputation. Ses pires légendes aussi. La forêt du Risoux, ce pli de la chaîne du Jura qui surplombe la vallée de Joux (VD), fait partie de ces lieux pleins de mystères, où les histoires s’enchevêtrent, se colportent, finissent par se mélanger aux rumeurs. On raconte par exemple que, de cette forêt, certaines personnes ne sont jamais revenues…

«Le Risoux, c’est une charognerie. C’est une forêt de trente kilomètres de long sur huit de large, où l’on peut se perdre.

Et quand il y a du brouillard, mieux vaut ne pas y aller.

Portrait d'Etienne Berney
Etienne Berney, guide amateur.

C’est tellement dense, avec beaucoup de chemins et peu de repères, que l’on ne sait plus où l’on est», sourit Etienne Berney, menuisier à la retraite et surtout Combier pure souche, qui connaît l’endroit presque comme sa poche. Et qui a donc accepté de nous accompagner ce jour-là.

Il faut dire que le ciel est clair en cette fin d’automne. La voiture parquée à côté du refuge de la Racine, on attaque la montée par un chemin de traverse, qui part sur la droite.

Emotion de pénétrer dans ce Grand Risoux, où très vite ne s’alignent plus que des épicéas, des sapins blancs et des érables. «Le problème de cette forêt est que ça repousse peu, à cause du sol calcaire et de l’absence d’eau.» Etienne Berney poursuit:

En plaine, il faut huitante ans pour qu’un sapin soit exploitable. Ici, il faut attendre cent cinquante ans… Tout grandit lentement.»

Plus qu’ailleurs, les troncs semblent désespérément se jeter vers le haut, seule échappatoire à l’ombre du sous-bois. Il y a une austérité, une densité incroyable dans ce lieu peu démonstratif, qui continue de faire peur.

Le sol de la forêt du Risoux
Gare à ceux qui s’écartent du chemin!

A cause des lésines, ces cassures impromptues du terrain qui peuvent surprendre le visiteur: petites fissures, parfois dissimulées sous la mousse, qui suffisent à tordre une cheville. Et grandes failles, qui peuvent engloutir tout un individu. Mieux vaut rester sur les chemins…

Les feuilles rousses des hêtres croustillent sous la semelle. Autant de foyards dont on ne fait rien en menuiserie, parce qu’«ils sont très nerveux et se fendent lorsqu’ils poussent sur du sol calcaire». Plus loin, des sapins blancs, appelés aussi vuarnes en patois, attirent l’œil d’Etienne Berney. «C’est souvent là qu’on trouve les morilles... Mais c’est surtout un bois de service, idéal pour les poutres et les charpentes.»

Le silence et le froid

Lichens sur une pierre
Un tapis de lichen s'étend fièrement dans son royaume.

Depuis longtemps, il n’y a plus ni pâturages ni échappées. Juste un sous-bois de mousse fluorescente où perce la lumière tamisée de novembre. Dans cette cathédrale végétale où l’épais silence n’est traversé que par le chant aigu des mésanges et des pinsons, on ne croise donc que peu de promeneurs, tout au plus quelques skieurs de fond en hiver. «A cette saison, c’est un véritable frigo, rempli de neige jusqu’à mi-mars», rigole notre guide.

Le chalet Capt
Le chalet Capt, un ancien poste de douane.

Après une petite montée sur une route goudronnée, on atteint le chalet Capt, ancien poste de douane avec ses tavillons et son coin pique-nique. Parfait pour ouvrir le sac… avant de repartir et de rejoindre un peu plus haut le sentier de randonnée balisé de flèches jaunes, direction la Roche-Champion.

On foule ces chemins réalisés pour la plupart par les horlogers lors de la crise de 1933, puis on atteint une rare clairière, lieu de forages par des entreprises pétrolières dans les années 1960. Le terrain est aujourd’hui recouvert de mousses et de campanules. On bifurque encore une fois sur la droite pour prendre un sentier vallonné qui monte et descend, se cambre et s’arrondit en suivant un tapis roulant de feuilles.

Muret marquant la frontière avec la France dans la forêt du Risoux
le muret de pierre couvert de mousse représente la frontière avec la France.

Rideau de hêtres aux troncs gris et fougères mordorées. On passe un muret de pierre, qui s’étale comme une colonne vertébrale d’animal préhistorique. La frontière. En quelques enjambées, on atteint le point culminant du jour: le plateau de la Roche-Champion, 1325 m d’altitude, avec son immense croix de fer, ses foyers de cendres froides, son panorama à couper le souffle traversé par un seul faucon en apesanteur.

Le bois dont on fait les violons

vue sur la France et le hameau de Chapelle-des-Bois.
vue sur la France et le hameau de Chapelle-des-Bois.

Incroyable balcon qui s’ouvre sur la France, avec son à-pic vertigineux de quelque cent vingt mètres de haut: au pied, la grande nappe des pâturages, le hameau de Chapelle-des-Bois, les lacs de Bellefontaine et des Mortes, comme deux perles étincelantes, et l’immense combe des Cives. Au loin, on devine la ligne bleue des Monts de Bourgogne. «Ici, c’est beau, c’est sauvage. On peut voir, juste en dessous, la maison des sœurs Cordier, qui aidaient les juifs à passer pendant la guerre», raconte Etienne Berney en pointant un toit qui affleure les sapins.

On s’arrache à regret pour prendre le chemin du retour, direction Pré-Derrière. Une descente agréable qui passera près de plusieurs refuges, Gy Louis, La Barre, avec leurs intérieurs minuscules, mais coquets, et leur poêle toujours prêt à ronfler. Partout, des blocs calcaires comme des dents de géants semblent croquer le sentier, qui mène tout droit à Pré-Derrière. De là, deux chemins possibles reviennent au refuge de la Racine. On décide de continuer en forêt, sur la gauche, direction Grande-Landoz, histoire de trouver l’épicéa idéal, celui dont on fait les meilleurs violons. «Il faut un bois de 250 ans avec une veine fine et régulière, dix mètres de tronc lisse, pas vrillé et sans branches», explique le menuisier.

Pas facile de dénicher l’arbre parfait. On le trouve enfin, à deux pas du refuge: 90 centimètres de diamètre, une belle prestance. Reste à l’abattre hors sève, à la bonne lune… Mais pour l’heure, il restera là, debout, vaillante sentinelle de la forêt du Risoux.

Texte: © Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens