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17 juin 2013

La forêt en guise de classe d'école

A Corserey (FR), des écoliers de maternelle et d’enfantine apprennent leurs leçons dans les bois plutôt qu’à l’intérieur d’une salle de classe. Une expérience pédagogique unique en Suisse romande qui s’achèvera à fin juin 2013.

Des élèves et une enseignante assis en cercle dans la foreêt.

C’est lundi. Afric, Badis, Cyrus, Emy, Eva, Louise, Matteo, Noria, Rose, Stella et Zoé ont école comme tous les autres enfants de leur âge.

Sauf que leurs parents ne les accompagnent pas jusqu’à un préau, mais les conduisent directement à l’orée d’un bois situé près de Corserey, une bourgade agricole proche de Payerne où il leur arrive de se replier (des locaux sont loués à cette intention dans le village) par temps trop chagrin, neige trop abondante ou vent trop violent.

Ces élèves en herbe – ils ont entre 3 et 6 ans – constituent la dernière volée de l’Atelier Nature, une institution privée qui fermera ses «portes» le 30 juin après huit années d’une expérience pédagogique en forêt unique en Suisse romande.

La conséquence d’un changement de la loi sur les structures d’accueil de la petite enfance qui interdit désormais de mélanger classes enfantines et maternelles.

Les deuxièmes Harmos, qui fréquentaient cette école forestière, ont ainsi déjà rejoint la filière scolaire traditionnelle. Mais revenons à nos filles et garçons!

Le fond de l’air est frais sur le parking où s’entassent des voitures aux plaques fribourgeoises et vaudoises. Isaline Pilet, l’institutrice, accueille tout son monde avec un sourire et un mot gentil. Une seule stagiaire l’accompagne ce jour-là. Elle se prénomme Léa.

Normalement, il y en a deux. Ce sera donc un peu plus rock’n’roll que d’habitude.

Pas de quoi alarmer cette enseignante aguerrie qui a auparavant travaillé dix ans au sein de l’école publique!

Dans la nature, tout est prétexte à s’instruire

Il est 9 heures. La petite troupe se met en marche. Cinq minutes suffisent à rejoindre l’école à ciel ouvert composée de quelques cabanes rudimentaires, dont une sert de coin bibliothèque, d’une salle de classe circulaire et d’une table de bricolage plutôt sommaire.

«Il y a aussi une balançoire, un bateau pirate et même des toilettes», précise Stella.

«Et puis, quand il se met à pleuvoir abondamment, on a la possibilité de se réfugier dans un abri qui se trouve à un quart d’heure d’ici», ajoute Léa.

Assis sur des rondins, les enfants devisent gaiement. Isaline Pilet commence par déterminer avec eux quelques fleurs cueillies en chemin: le myosotis qu’on appelle également «Ne m’oubliez pas!» ou encore la blanche aspérule avec ses feuilles en forme de couronnes. «On a fait du sirop avec la semaine passée», se souvient Rose.

«Oui, mais il faut faire attention parce qu’on ne peut pas manger toutes les plantes de la forêt», avertit Afric avec sérieux.

Après le cours de botanique, Noria compte ses camarades. Ils sont neuf. Manquent Eva et Emy qui les rejoindront plus tard. «Avec elles, on sera combien?» «Onze», répond un fort en math. L’instit inscrit le chiffre sur une ardoise. «Comment écrit-on treize?» «Euh, trois et un.» «Non!» «Un et trois, alors?» Et la valse des nombres de se poursuivre jusqu’au moment de la poésie qu’ils répètent tous en chœur en prévision de la fête des pères.

Les élèves n’arrêtent pas de solliciter leur maîtresse. Ils lui montrent une feuille ou un champignon, des traces de xylophages sur un bois mort… La jeune femme essaie d’être à l’écoute des besoins de chacun, rebondit de sujet en sujet... Tout est prétexte à instruire, à s’instruire.

«Nous ne fonctionnons pas comme des entonnoirs. Les enfants apprennent beaucoup de choses par eux-mêmes.»

La forêt sert de salle de classe... mais également de salle à manger

L’Atelier Nature s’inspire de la pédagogie Montessori qui favorise l’autonomie en permettant aux écoliers d’évoluer selon leur propre rythme de développement. Ce qui n’empêche pas les plus grands – ceux qui sont en première enfantine – de suivre le plan d’étude romand.

Aujourd’hui les élèves participent à un atelier «pour entraîner les oreilles», une parenthèse bricolage, des jeux et une leçon de science traitant de la métamorphose des chenilles en papillons.

Puis déjà midi sonne au clocher de l’église de Corserey. Isaline Pilet bat le rappel avec son appeau. Tout le monde chante autour du feu avant de goinfrer sandwiches et saucisses. «Qui veut de la salade?» Des mains se lèvent, y compris celles de quelques filles qui ont aidé à la laver et à la confectionner.

Après le repas, les gosses retournent jouer. Isaline Pilet épaule un bricoleur retardataire. Elle s’enquiert de l’heure. «Mince, c’est déjà 13 h 30!» Les enfants s’assoient en rond pour écouter l’histoire qui marque inéluctablement la fin de la journée. Et un peu avant 14 heures, fourbus mais contents, ils sortent du bois pour retrouver leurs parents…

Précision: L'Atelier Nature de Corserey n'a aucun lien avec l'Ecole Atelier Nature Sàrl fondée par Michaela Weber.

Auteur: Alain Portner

Photographe: Laurent de Senarclens