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25 novembre 2012

«La formation professionnelle conserve tous ses atouts»

Pour Grégoire Evéquoz, directeur général de l’Office genevois pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC), le système dual propre à la Suisse reste l’un des plus performants.

Grégoire Evéquoz
Grégoire Evéquoz: "Le jeune qui ne trouve pas la clé qui lui correspond, ouvrira toujours la mauvaise porte."

Comment recevez-vous les critiques envers la formation professionnelle récemment émises par Johann Schneider-Ammann?

Du côté alémanique, on estime que la voie de l’apprentissage n’est pas assez valorisée par rapport aux filières gymnasiales. Il y a deux ans, Rudolf Strahm – l’ancien Monsieur Prix – a écrit un livre montrant qu’à Saint-Gall ou à Glaris il y a à la fois très peu de maturités gymnasiales et de chômage. Alors qu’à Genève, c’est 40% de maturités gymnasiales et davantage de sans-emploi.

Du point de vue de Grégoire Evéquoz, une profession mal aimée est avant tout une profession mal connue. (Photo: Keystone)
Du point de vue de Grégoire Evéquoz, une profession mal aimée est avant tout une profession mal connue. (Photo: Keystone)

Un lien de causalité que vous remettez en question?

Oui, la corrélation ne nous paraît pas sérieuse. La problématique de l’emploi dans la région lémanique est celle d’une structure économique particulière: pas de crise démographique, beaucoup d’emplois qui se créent, mais aussi la présence d’une frontière proche et un développement très fort du secteur tertiaire, lui-même en mutation. Regardez le secteur bancaire, avec un back-office de plus en plus sous-traité à l’étranger et une demande grandissante dans le front-office pour vendre des prestations. Il faut laisser le temps à la filière de s’adapter. La question est donc beaucoup plus complexe.

C’est une autre critique récurrente vis-à-vis d’une formation professionnelle qui ne s’adapterait pas assez vite aux évolutions du marché de l’emploi.

Il faut d’abord savoir que, contrairement à la Suisse alémanique, nous avons davantage d’écoles plein temps, où les jeunes font l’ensemble de leur formation et passent un contrat d’apprentissage avec l’école. Les Alémaniques s’appuient presque exclusivement sur le système dual, avec un jour en école suivi d’une journée en entreprise.

Reste que c’est bien ce système dual qui a fait le succès de notre apprentissage.

Disons qu’il est plus spécifique à notre pays, oui. Il s’est énormément développé, notamment qualitativement, avec des ordonnances par filière qui changent tous les cinq ans au lieu de vingt auparavant. On prend donc en compte les évolutions du métier bien plus rapidement. Vous avez ici le rapport 2009 de l’OCDE qui met en évidence les nombreux points forts de ce système, que beaucoup de pays continuent à nous envier.

Pourquoi?

D’abord en raison de ses excellents résultats. Chaque jeune au chômage est toujours un de trop, mais dans notre pays ce taux est extrêmement bas par rapport à nos voisins, voire quasi nul: 3%, quand vous comparez à l’Espagne (près de 50%), voire aux plus de 20% en France, c’est quasiment du plein-emploi.

Une cause ou une conséquence?

Je pense que notre système permet ce taux très bas précisément parce qu’il est adapté, ou s’adapte rapidement, aux besoins de l’économie. L’Allemagne est aussi dans cette logique: ce sont les associations professionnelles qui définissent les programmes et font passer les examens. Il y a donc une très bonne adéquation entre ce qui est enseigné et ce qui est ensuite utilisé en entreprise. Toutes les études le confirment, d’ailleurs.

Augmenter l'offre rendrait certains métiers plus attractifs. (Photo: Keystone)
Augmenter l'offre rendrait certains métiers plus attractifs. (Photo: Keystone)
Il existe des apprentissages bilingues, où les jeunes parlent anglais dans l'entreprise et français à l'école. (Photo: Keystone)
Il existe des apprentissages bilingues, où les jeunes parlent anglais dans l'entreprise et français à l'école. (Photo: Keystone)

Comment expliquer alors ces places d’apprentissage laissées vacantes faute de candidat?

C’est toute la question sur l’information du système, il est vrai complexe. L’apprentissage, c’est entre 250 et 300 professions. Un panel dont on ne connaît souvent qu’une petite partie, et qu’il faut arriver à faire connaître.

Il est donc faux de dire qu’en gros le jeune préfère se diriger vers un bureau au chaud plutôt que du côté d’un chantier par presque tous les temps ou des autres métiers considérés comme pénibles?

De notre point de vue, une profession mal aimée est avant tout une profession mal connue. Ou dont on ignore l’évolution. Des événements comme la Cité des Métiers, à Genève ou à Lausanne, permettent de présenter toutes les filières, autant académiques que professionnelles. Le système de formation constitue un tout. Opposer une voie à une autre n’a pas de sens.

En dehors de ce type de manifestation, comment aider le jeune à bien choisir?

En l’aidant à être pleinement conscient de ses intérêts et de ses valeurs. Nous sommes dans un monde où chacun peut faire ses choix, ce qui constitue aussi une lourde responsabilité. Le, ou désormais les choix professionnels réussis passent par un travail de connaissance de soi. A nos âges, nous savons que celle-ci reste lacunaire. Il ne s’agit donc pas de culpabiliser les jeunes, mais de les aider. C’est pourquoi nous insistons de plus en plus sur la collaboration des parents.

N’y a-t-il pas là une sorte de transfert de charges?

Non, plutôt un partenariat, là non plus sans culpabilisation ni dramatisation, mais avec de la sollicitation, du soutien. Les parents sont un relais très important.

D’autant que l’avenir professionnel devient une inquiétude de plus en plus précoce, non?

A l’école, sans doute. En revanche, l’âge moyen d’entrée en apprentissage a plutôt tendance à reculer: 17 ans désormais, parfois comme à Genève plutôt 18 ans. Et dans certains secteurs, comme la banque, on commence même à 21 ans. Sans compter qu’environ 10% des jeunes se réorientent, commencent une formation professionnelle après avoir passé une maturité.

Cela fonctionne-t-il aussi bien dans l’autre sens?

Nous allons de plus en plus vers une ouverture du système, qui ne doit plus être pensé comme il y a vingt ans, avec la fameuse opposition entre métiers manuels et intellectuels. On ne peut plus raisonner comme ça.

Reste que les secteurs comme la construction sont ceux qui peinent à recruter, non?

Disons que c’est dans ce genre de filière qu’il y a souvent des places vacantes. Ce qui ne signifie pas que personne n’y va. Mais prenez l’horticulture: les gens y vont parce qu’ils aiment les plantes, sans forcément prendre en compte les contraintes de la nature au mois de janvier. Il y a donc parfois des désillusions. Il n’empêche: on ne peut pas réduire un métier à ce type de stéréotypes. La construction renferme beaucoup de professions très spécialisées, prenant en compte des techniques de pointe, des composantes incontournables comme le développement durable ou l’écologie.

A l’inverse, des secteurs en plein essor comme l’horlogerie emploient beaucoup de personnel transfrontalier. Cela vous paraît-il normal?

Il me paraît évident que la branche pourrait former davantage. En même temps, cela représente un gros effort financier et humain. Plusieurs entreprises déploient des efforts en ce sens. Mais il faut comprendre que les besoins en personnel qualifié sont souvent immédiats.

Autre critique souvent entendue: les entreprises forment par rapport à leurs besoins immédiats et manquent de perspective et d’anticipation.

Les programmes de formation, qui je le rappelle sont revus tous les cinq ans, ne sont pas le fait des entreprises, mais des associations professionnelles représentant une branche. Voilà la clé du système. Grâce aux cours théoriques, aux cours inter-entreprises, il y a une transversalité. Et puis il faut quand même rappeler la haute valeur du travail chez nous, le respect du bel ouvrage. Nous avons des entreprises de pointe dans beaucoup de domaines, qui peuvent former les apprentis aux techniques les plus pointues, au meilleur de notre savoir-faire.

Revenons à la question de la pénurie. Schneider-Ammann vient du secteur des machines. Un secteur en manque de personnel qualifié?

Bien sûr. Tout comme la santé, par exemple. Il ne faut pas se leurrer: la formation représente aussi un marché dans lequel chaque secteur tente de se vendre au mieux.

Et comment parvenir à redonner de l’attractivité à ces secteurs très demandeurs?

Par exemple en augmentant l’offre, ce qui paradoxalement ne se fait pas toujours suffisamment. On pourrait y former plus de gens. Tout comme dans l’informatique, notamment. Et puis on doit aussi mieux informer. L’industrie des machines correspond à plus d’une dizaine de métiers différents. Ce n’est pas suffisamment connu. Enfin, il y a la question de l’orientation professionnelle des adultes qui se réorientent.

Peut-on faire un apprentissage à 35 ans?

Pas sous cette forme, mais il faut développer d’autres formules, qui prennent en compte l’expérience professionnelle acquise. C’est un domaine où la Suisse joue aussi un rôle pionnier.

A l’inverse, il y a cette partie des jeunes qui n’a pas les compétences pour suivre une formation complète. Celle en deux ans, une fausse bonne idée?

Aujourd’hui déjà, il est indispensable de se former. D’avoir un diplôme. Nous devons ramener ceux qui sortent du système. De plus, on l’a dit, la complexité du monde professionnel produit un apprentissage beaucoup plus scolaire qu’autrefois. Un CFC est plus difficile à obtenir qu’avant. Certains, c’est vrai, ont besoin de quelque chose de moins poussé. C’est un premier niveau de qualification. Un aide menuisier fera les cadres de fenêtres. On en a besoin, et il trouve du boulot. Dans l’horticulture, on en a besoin dans les garden centers. L’horlogerie est aussi demandeuse.

Et ceux qui ne parviennent pas à ce premier niveau?

Ils correspondent à 2 à 3% de la population. Tous les cantons cherchent des solutions pour les former quand même, par exemple via des appuis individualisés. Cela revient à lutter contre l’exclusion. Et même si c’est pour une toute petite minorité, c’est naturellement important.

Terminons par les choses à améliorer…

Nous sommes dans une région où il y a beaucoup d’entreprises internationales, qui ne connaissent pas bien notre système. Il faut trouver des solutions, tout comme il faut renforcer l’apprentissage des langues, devenu primordial. Il existe désormais des apprentissages bilingues: anglais dans l’entreprise et français à l’école. C’est encore un message que l’on a de la peine à faire passer. Il faut insister.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Alban Kakulya