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9 février 2015

«On vient chez nous comme chez le dentiste»

Les bureaux d’études en environnement sont désormais des acteurs incontournables du tissu politique et économique. Tour d’horizon de la profession en compagnie de Patrick Durand, directeur d’Ecotec à Genève.

Un homme vu de dos devant un rang de plantes en pots qui barrent le passage sur une autoroute.
La gestion de l'environnement est devenue un enjeu majeur au sein du développement du territoire. (Photo: Getty Images)
Portrait de Patrick Durand
Patrick Durand,
directeur d’Ecotec à Genève.

C’est dramatique à dire, mais plus l’environnement va mal, plus nous avons du travail». Voilà le constat de Patrick Durand, directeur d’ Ecotec, un bureau d’études environnemental fondé peu après ses cursus de biologiste. C’était dans les années 80, au moment où la législation sur l’environnement se mettait en place. «A Genève, j’étais le seul, il y avait encore un bureau dans le canton de Vaud, un autre à Neuchâtel, et c’était tout pour la Suisse romande. Personne ne savait comment se faisait une étude d’impact; ni nous, ni les clients, ni l’administration».

Si aujourd’hui le nombre de bureaux de ce genre a explosé, l’ampleur de la tâche aussi: «La prise en compte des normes écologiques est chaque année plus grande, au niveau législatif et politique». D’autant que selon Patrick Durand, la situation environnementale ne s’améliore guère (lire encadré).

C’est donc bien l’existence d’un cadre légal contraignant qui nourrit l’activité principale des bureaux spécialisés dans les études d’impact: «un peu comme avec le dentiste, vous n’y allez pas spontanément, mais seulement quand vous avez mal». Il peut arriver pourtant que des travaux soient dictés non par la loi mais par une volonté politique, affichée «comme la renaturation des cours d’eaux à Genève».

Une clientèle haut placée qui reste maître de ses choix

Parmi les clients d’Ecotec, d’abord les décideurs des administrations, «ceux qui par exemple devront se prononcer pour une des variantes de traversée du lac. Nous fournissons des éléments objectifs et scientifiques, indiquons l’effet que chaque variante aura sur le lac et sur la faune». Il n’est pas toujours certain que le décideur se prononce pour la meilleure option environnementale:

Il peut y avoir des variantes qui sont excellentes pour la nature mais catastrophique pour un village ou une zone agricole. Le choix du politique se résume souvent à déterminer qui il préfère mécontenter».

Composé essentiellement de biologistes et d’ingénieurs, Ecotec ne se charge que d’études environnementales, contrairement à des bureaux d’ingénieurs «qui traitent eux-mêmes de la partie environnement à l’intérieur des projets qu’ils conduisent». Un «projeteur» a d’ailleurs le droit de réaliser lui-même tout ou partie de sa propre étude d’impact. «Ça avait été le cas par exemple du projet Hydro-Rhône en Valais. Cette façon de faire est une des raisons qui l’a coulé».

Un homme devant son écran, et dont le bureau est envahi pas une multitudes de plantes et par de la mousse.
L’aménagement de la nature se conçoit aussi au bureau. (Photo: Getty Images)

Les bureaux du style d’Ecotec, eux, vendront au contraire «comme un atout le fait de ne pas être impliqués en tant que promoteur dans les projets auquel nous apportons notre expertise». Patrick Durand concède que malgré cela, l’indépendance absolue n’est jamais garantie: «Cela reste une des faiblesses de l’étude d’impact: nous sommes quand même payés par le projeteur». Des pressions sont parfois exercées. «Plus le bureau d’études est fragile financièrement, plus il risque d’être trop conciliant vis à vis de certains clients». Et d’expliquer qu’Ecotec, dès l’origine, s’est targué d’un certain idéalisme:

Ça peut faire peur à certains clients, qui nous trouvent trop verts, et ça en rassure d’autres qui savent que nos expertises sont prises au sérieux par l’administration et les associations de défense de l’environnement».

Un argument qui compte: les associations ne font pas toujours confiance au bureau choisi par le mandataire du projet, dont il sera jugé trop proche. C’est ainsi qu’Ecotec a été amené à travailler en Valais sur le projet Cleuson-Dixence.

Nous jouons un rôle de conciliateur, nous essayons de ramener la discussion sur des éléments factuels».

Pas toujours évident entre des concepteurs ayant parfois l’impression que les opposants sont «des idéalistes dangereux ne racontant que des âneries, ce qui est parfois le cas, parfois pas», et des opposants persuadés que les projets présentés «vont détruire l’environnement de façon inconsidérée, ce qui n’est pas non plus toujours vrai».

Patrick Durand explique rarement refuser un projet qui lui semblerait d’entrée irrecevable: «Les gens aujourd’hui ne sont pas fous, ils savent qu’ils ne peuvent pas faire n’importe quoi, le cadre est très balisé, on n’a donc pas beaucoup de choses délirantes, illégales qui nous arrivent». Nul n’ignorera par exemple qu’en Suisse, il est impossible de construire un barrage sur une rivière «sans respecter un débit réservé à l’aval».

Les missions d’un bureau d’environnement peuvent aussi englober la gestion de conflit: «Par exemple, sur un projet de barrage, on fera de l’information aux acteurs, aux riverains, aux pêcheurs et aux opposants potentiels. C’est un travail qui s’approche de celui que mèneraient des avocats».

Une clientèle qui bénéficie aussi d’un esprit de collaboration

Quant aux clients privés, des entreprises, ils sont «liés par des contraintes légales». Là aussi, la contrainte se transforme parfois en volontariat. «Nous travaillons actuellement pour un groupe international qui s’est engagé à promouvoir la biodiversité sur ses sites industriels, une démarche certes publicitaire, qui relève d’une stratégie d’entreprise mais qui va bien au-delà de ce qu’exige la loi».

Dernière catégorie de clients, les particuliers, «quelqu’un qui veut par exemple mettre un peu de nature dans son jardin, créer un plan d’eau avec des canards et qui n’a aucune notion environnementale ni juridique».

Aux clients «qui vitupèrent contre les lourdeurs des procédures et les contraintes environnementales, Patrick Durand expliquera que «réaliser un projet exemplaire est bénéfique pour l’image de l’entreprise à long terme». Et un gage de bonne réputation:

Si vous ne jouez pas le jeu une fois, la prochaine, votre crédibilité sera entachée et les risques d’oppositions plus élevés».

Sans compter que les projets qui flirtent avec l’illégalité prennent le risque de «finir au tribunal, avec des procédures qui peuvent durer jusqu’à dix ans». Pas sûr que les canards attendent.

Auteur: Laurent Nicolet