Archives
20 janvier 2014

Jura vaudois: jouer à saute-raquettes sur la frontière

Paisible et hors du temps, le pied du Jura vaudois permet d’infinies évasions en raquettes. Une boucle facile, chargée d’histoire, au départ de la Grand’Borne (VD), avec l’accompagnateur Alex Gex.

Cette promenade bucolique à cheval sur la France et la Suisse présente un faible dénivelé.
Cette promenade bucolique à cheval sur la France et la Suisse présente un faible dénivelé.

Les deux grandes bâtisses de la douane franco-suisse, à la Grand’Borne (VD), juste après le village de L’Auberson, plantent tout de suite le décor: austère, sauvage, hors du temps. Deux rectangles gris aux volets verts et la barrière – désormais levée – au milieu. A l’image de la rando du jour, qui plaira aux agoraphobes et autres misanthropes, soucieux d’échapper quelques heures à la bousculade urbaine.

Ce pied du Jura, Alex Gex le connaît bien. Aujourd’hui accompagnateur en montagne , il a joué les garde-frontières pendant huit ans, délaissant son Valais natal pour les confins vaudois.

Alex Gex, ancien garde de la frontière franco-suisse autour de L’Auberson.
Alex Gex, ancien garde de la frontière franco-suisse autour de L’Auberson.

Je suis arrivé ici en 1999, avec l’impression d’être au milieu de nulle part. Mais j’aime la nature et vivre loin de la nervosité humaine. Contre toute attente, j’ai beaucoup aimé cette région à la topographie très ouverte, avec des couchers de soleil qui durent plus longtemps qu’ailleurs.

Le bâtiment de douane de L'Auberson, dans le canton de Vaud en Suisse.
Le bâtiment de douane de L'Auberson.

Chaussés de raquettes, nous voilà partis pour une histoire à l’envers, le temps de remonter à l’époque où les frontières avaient un sens, où les douaniers se faufilaient incognito le long de la laie. Où un mur se dressait en travers de la route, séparant armée allemande et soldats suisses... Il vaut la peine de s’arrêter à la première borne juste derrière le bâtiment de douane. Avec sa ligne de démarcation rouge et son numéro 8, elle affiche encore fièrement ses couleurs. «L’abornement vaudois date de 1535, soit 309 bornes sur tout le canton de Vaud. Mais celle-ci est récente, elle a été remplacée au début du XXe siècle», explique Alex Gex.

Deux randonneurs en raquette du côté de L'Auberson dans le canton de Vaud en Suisse.
La nature a repris ses droits effaçant le dessein des hommes.

Jouons donc les douaniers et remontons la frontière en direction du nord. Il n’y a pas véritablement de sentier, mais un petit espace aménagé (la laie frontière justement) de part et d’autre de la ligne de démarcation. «Autrefois, les gardes devaient entretenir cet espace sur deux mètres de chaque côté du mur.» Aujourd’hui, les petits hêtres, sapins neufs, branches mortes et troncs affalés jonchent la zone. La nature a repris ses droits et efface lentement le dessein des hommes.

En cet hiver printanier, la neige tire sa révérence, mollit sous la semelle et laisse déjà surgir les jeunes pousses. Des traces de pas, chevreuils, lièvres. «Sont-ils suisses ou français?» rigole Alex Gex. Facile à enjamber, le muret séculaire, assemblage de pierres calcaires, apparaît çà et là, flamboyant de mousse fluorescente. «On borne, on mure, on délimite, c’est d’abord une histoire de guerre, la frontière. En tout cas, c’est construit, ça ne pousse pas avec les sapins!» observe le guide.

Une liaison de ski impensable il y a cent ans

Après quinze minutes de marche en légère montée, on atteint déjà la borne numéro 7, datée de 1898. Puis la borne 6 avec son inscription de 1903. Entre les deux, une piste de fond traverse le territoire, faisant fi de toute limite. «Cette liaison de ski franco-suisse aurait été inimaginable il y a cent ans!»

Le chemin continue de monter sur quelques mètres et, soudain, la forêt s’ouvre. Comme une trouée inespérée. L’œil s’évade, file à tire-d’aile sur une grande étendue de neige. A l’arrière-plan, sur la gauche, on devine le village des Fourgs. Et devant se profilent deux toits côte à côte, séparés de quelques mètres à peine et pourtant l’un en France et l’autre en Suisse.

«Le Chalet des prés est une zone intéressante pour les clandestins. Il y a une route carrossable qui vient jusque-là et qui continue par un sentier pédestre», raconte Alex Gex, dont les souvenirs remontent à la surface. Comme ce passager africain intercepté entre les cartons d’une fourgonnette. Ce jeune couple tchétchène claudiquant de fatigue sur la route, ces kilos de marijuana saisis… «J’ai souvent mal dormi après les arrestations. C’est difficile de briser ainsi le rêve des gens», avoue l’ancien garde-frontière.

Mais ce n’est pas pour cette raison qu’il a changé de métier. C’est avec l’espace de Schengen qu’Alex Gex a pris la tangente et entamé sa formation d’accompagnateur de montagne.

J’ai senti que la profession était en train de changer. Que les petites douanes allaient exploser et qu’on allait se retrouver dans les grands centres à Genève ou à Bâle.

On compte aujourd’hui quelque deux mille garde-frontières pour 1860 km de frontière, effectivement répartis dans les quatre grands centres d’intervention. Il n’y a plus de personnel en poste à la Grand’Borne, mais des patrouilles sporadiques. Et quelque sept cents frontaliers qui transitent là chaque jour.

La cinquième borne est au milieu du champ, perdue sous les branches sèches d’un hêtre. On frôle les deux habitations avant de redescendre vers le bois, avec au loin la crête du Cochet et le col des Etroits. Le retour se fait par un sentier qui traverse la forêt de Haute-Joux. Le silence règne en maître. Puis surgit une ferme, au lieu dit Vers-chez-Henri. Un banc rouge, l’odeur du fumier, les vaches qui meuglent dans l’étable.

Les présidents à aiguilles ont leur fête

On rejoint la piste de fond, qui plonge à nouveau entre les hauts fûts. Caractéristiques de ce pays de loup – lequel se montre d’ailleurs parfois – les épicéas, rouges et blancs, trouent le ciel de leur grande tige droite. En Franche-Comté, les vieux sapins, appelés présidents, ont même leur fête chaque été. Dans cette région, ils sont célébrés, admirés, respectés et même offerts. Comme ce sapin blanc, 250 ans et 18 mètres de haut, orné d’une plaquette, qui a été dédié à une centenaire de Sainte-Croix…

La randonnée se termine par un long plat sous un ciel en tôle ondulée et un quart de lune translucide. On chemine à travers l’immensité des pâturages, avec leurs barrières brinquebalantes, les tiges dures des gentianes qui attendent le vrai printemps. Une poignée de fermes se cachent au loin derrière les arbres. Le paysage vallonne doucement, entre la désolation du Dakota filmé par les frères Coen dans Fargo et l’enchantement intact du Grand Nord. On rentre apaisé, élargi, agrandi de l’intérieur. Et à la fin de la boucle, rien n’empêche de faire une halte au restaurant de la Grand’Borne. On y sert parfois d’inoubliables tartes à la crème…

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens