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10 juin 2016

La grande tentation de l’eau vive

Très populaire en Suisse alémanique, la baignade dans les fleuves ou les rivières gagne de plus en plus d’adeptes en Suisse romande. Notamment et surtout à Genève, dans le Rhône, où cette activité réputée dangereuse fait débat.

A Genève, les baigneurs aiment plonger dans le Rhône depuis le pont Sous-Terre, situé entre le quartier de Saint-Jean et La Jonction...(Photo: Keystone, juillet 2013).

Pas de piranhas dans nos fleuves.» «Pas de requins» non plus. Les campagnes nationales de prévention ont choisi ces dernières années l’humour décliné sur panneaux jaunes le long des berges. Pour mieux pointer les risques bien réels qui accompagnent cette activité estivale de plus en plus prisée: la baignade dans les fleuves et les rivières.

Bisbille à Genève

Pas de piranhas certes. Pourtant, selon le Bureau de prévention des accidents (bpa), la baignade en eaux libres – hors piscine donc – serait le quatrième sport qui tue le plus, derrière la randonnée en montagne, l’alpinisme et le ski de randonnée.

L’été venu, la tentation est évidemment grande. En Suisse alémanique, plonger dans l’Aar, la Limmat ou le Rhin s’apparente même à un must. En Suisse romande, les amateurs sont chaque année plus nombreux, même si l’activité se concentre surtout dans le Rhône à Genève. Où un vrai débat s’est installé depuis plusieurs années, oscillant entre la sécurisation et l’aménagement des rives et l’interdiction pure et simple. Surtout après le décès de trois personnes dans le Rhône à l’été 2013.

Une interdiction dont Rémy Pagani, conseiller administratif à la ville de Genève, s’était fait le partisan:

J’ai émis les plus fortes réserves en raison de la dangerosité de cette activité dans les lieux où elle est pratiquée aujourd’hui, c’est-à-dire en aval du pont Sous-Terre.

On était arrivé après discussions à un consensus avec le canton, qui est le propriétaire des eaux, pour une interdiction provisoire, le temps de trouver des lieux plus propices à la baignade, par exemple du côté de la rade.

Photo: Keystone
Photo: Keystone

La fréquentation des berges du Rhône à Genève explose en été, comme ici en août 2013.

Et Barthassat mit son grain de sel

»Mais le conseiller d’Etat Luc Barthassat a cassé ce consensus et maintenu l’autorisation.» Le chef du Département de l’environnement explique que si la baignade peut s’avérer dangereuse, c’est «surtout en raison du comportement des gens, qui sautent à l’eau sans avoir toujours respecté toutes les règles. Par exemple après avoir mangé ou consommé de l’alcool ou des stupéfiants.» Pour lui, le travail doit se faire surtout au niveau «de la communication. En faisant passer par exemple des messages qui parlent aux jeunes.»

Bâle comme modèle

Luc Barthassat aime citer en modèle les baignades dans le Rhin à Bâle, où il s’est d’ailleurs rendu avec ses services en avril dernier pour voir comment cela fonctionnait. «Le courant est trois fois plus puissant qu’à Genève et les gens se baignent sans problème, descendent le Rhin avec parfois des enfants de 5 ou 6 ans. Il n’y a pas de zones interdites, mais des zones délimitées clairement: zones de natation, zones dangereuses.» C’est ainsi qu’à Genève le Département de l’environnement étudie la possibilité de «créer des zones de natation délimitées par des bouées».

Concernant les infrastructures de détente sur les berges, parfois accusées de faire exploser la fréquentation du fleuve, le conseiller d’Etat explique qu’elles «répondent à une demande de la population. Le fait que ça soit aménagé amène bien entendu du monde, en sus des usagers qui y étaient déjà, faisaient des grillades...

Avec la chaleur, c’est attractif, autant encadrer le périmètre par des infra­structures à la hauteur, et en même temps rappeler les usages en matière de comportement et de sécurité.»

Luc Barthassat fait aussi mention de la diversité des baigneurs du Rhône: «Des mamans avec leurs enfants, des gens de 70 ou 80 ans qui se baignent toute l’année, des étudiants, des gens qui viennent après le boulot, chacun a un peu son petit coin. Il faut responsabiliser tout le monde et ce n’est pas en interdisant qu’on va y arriver.»

Photo: Keystone
Photo: Keystone

Le 4 juillet 2015, la température du Rhin, à Bâle, s’élevait à 22 degrés.

Organiser la surveillance

S’agissant de la surveillance des baignades, ou plutôt de son absence, le magistrat estime que le manque de moyens peut être compensé par le dialogue, notamment avec la Ville: «On pourrait imaginer de soutenir une brigade de sauveteurs bénévoles le week-end. Moi-même, j’ai demandé à mes gardes de l’environnement d’aller sur les rives à certains moments pour contrôler la salubrité et faire de l’information. En regroupant les services, en travaillant avec la police, chacun avec des consignes qui lui sont propres, on pourrait arriver à une surveillance régulière, c’est assez simple à mettre en place, il faut arrêter de tout compliquer.»

Un avis que ne partage pas Rémy Pagani:

Selon les spécialistes, pour une surveillance efficace sur ce secteur, il faudrait placer une personne tous les cinquante mètres, soit disposer chaque jour d’une trentaine de personnes.»

Quant au fait que la population plébiscite l’accès au Rhône en été, le conseiller administratif rétorque que «la population est surtout favorable à des lieux de baignades parfaitement sécurisés, spécialement les parents avec des enfants.»

Photo: Keystone
Photo: Keystone

A Berne, la baignade dans l’Aar est une véritable institution. Les nageurs aiment sauter du pont menant au zoo du Dähl­hölzli, tout proche du Marzili, la piscine en plein air la plus fréquentée de la capitale (ici en 2012).

Un projet de bains fermés

Certains souhaiteraient voir Genève en faire beaucoup plus pour la baignade fluviale. C’est le cas de la conseillère municipale Maria-Vittoria Romano, signataire d’une motion en ce sens: «Les aménagements qui ont été faits depuis 2011 sont plutôt ‹light›. L’accès à l’eau reste en réalité très limité. Nous sommes partisans de bains fluviaux fermés et sécurisés parce que le débit du Rhône pose quand même un problème et pour éviter les désagréments actuels:

il n’y a plus de bouées par exemple, parce qu’elles sont vandalisées, et d’autre part les riverains se plaignent des nuisances occasionnées par l’afflux de baigneurs le week-end.»

Ce projet de bains fermés se heurte, selon la municipale, certes à un problème de coûts, mais aussi «à un manque de volonté politique. Un tel projet n’a pourtant rien de révolu­tionnaire. Des bains de ce genre, il en existe beaucoup en Suisse alémanique, notamment au Letten, à Zurich, où l’on considère normal d’utiliser le fleuve comme un endroit de convivialité mais aussi de baignades.»

«Le courant sera toujours plus fort que vous»

Maréchal Patrick Vidonne, de la Police cantonale genevoise de la navigation.

Avez-vous l’impression que les gens sont conscients de la dangerosité de la baignade en rivière?

Certains nageurs en sont parfaitement conscients, d’autres beaucoup moins. Certains en tout cas ne sont pas assez entraînés et risqueront de se faire surprendre. Il s’agit d’avoir un comportement adapté. On ne nagera pas contre le courant par exemple. Si vous n’êtes pas bien, il faut aller dans le sens du courant, nager perpendiculairement si possible, pour rejoindre une rive. Il ne faut surtout pas lutter contre le courant. Le courant sera toujours plus fort que vous.

Quelles sont les principales caractéristiques de la baignade dans le Rhône à Genève?

Elle est autorisée à partir du pont Sous-Terre, duquel d’ailleurs il est interdit de sauter, même si beaucoup de monde saute quand même. L’autre souci, c’est le débit du fleuve qui varie et sera plus ou moins élevé en fonction du barrage du Seujet. Là, le nageur peut être surpris par le courant. Ensuite, à la jonction du Rhône et de l’Arve, il y a une baisse de température assez flagrante, l’Arve étant plus froide, et cela peut surprendre aussi. Il faudrait avoir au moins un gilet. Une combinaison en néoprène est toujours la bienvenue parce que c’est également une aide à la flottaison. Sur la rive droite, enfin, le danger ce sont les branches.

Ce n’est pas surveillé?

Non, mais la gendarmerie effectue de nombreuses patrouilles. L’été, l’après-midi quand il fait beau on essaie de mettre du personnel sur le Rhône. Parallèlement, il y a un service des pompiers qui assure aussi une présence sur le fleuve.

La police aurait-elle souhaité une interdiction de cette activité?

Je ne pense pas que cela soit réaliste. Les gens ont besoin de l’accès à l’eau. Par contre on peut améliorer les conditions dans lesquelles il a lieu. L’an dernier, des collègues sont allés en uniforme distribuer aux baigneurs le fascicule de la Société suisse de sauvetage. Il y a déjà des panneaux qui signalent les dangers. D’autres mesures pourraient être prises.

Que pensez-vous des critiques contre les infrastructures qui faciliteraient l’accès aux rivières?

Il est évident qu’en mettant des pontons, on donne envie aux gens de se baigner. Il y a de plus en plus de monde, chaque année, mais c’est un phénomène que l’on constate aussi au bord du lac où les plages d’herbes sont prises d’assaut. Quand j’étais jeune, on se focalisait plutôt sur les piscines. C’est peut-être une question financière. On a de l’eau à Genève, c’est gratuit, il est normal que les gens veulent en profiter.

N’est-ce pas compliqué pour la police d’intervenir dans un cadre de ce genre?

Ça dépend de la manière dont on intervient. L’année dernière, lorsque nous avons distribué des flyers, nous avons été bien accueillis. Bien sûr, il y a toujours quelques personnes qui n’aiment pas l’uniforme, mais si vous y allez pour faire de la prévention, pour expliquer, c’est plutôt bien perçu.

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet