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6 juillet 2015

La guerre des taxis aura bien lieu

La société américaine Uber, qui met en relation clients et chauffeurs privés, provoque la colère des taximen. Et un affrontement entre les tenants d’une protection professionnelle digne de ce nom et ceux d’une concurrence aussi libre que possible.

Un taxi qui manifeste contre Uber photo
Les taximen classiques reprochent à l’entreprise californienne une concurrence déloyale. (Photo: Keystone)

Interdiction à Lausanne, protestation à Genève. Les taxis Uber et leur application UberPop, qui met en relation clients et chauffeurs privés, semblent provoquer les mêmes grognes qu’en France. Du moins chez les taximen classiques qui reprochent à l’entreprise californienne une concurrence déloyale. «Une question de survie», expliquaient ainsi le 30 juin les taxis genevois qui ont bloqué le trafic au centre ville.


En Suisse alémanique par contre, les taxis Uber semblent mieux acceptés. Les autorités zurichoises invoquent «le libre marché» et assurent que nombre de chauffeurs de taxi travaillent déjà pour Uber.


La législation fédérale est aussi claire que succincte: en gros, est considéré comme professionnel le chauffeur qui gagne suffisamment pour en vivre. L’Office fédéral des routes (OFROU) entend laisser par ailleurs aux communes et cantons la liberté de «décider d’adopter leur propre règlement». A l’exception de Genève où le canton s’essaie péniblement à légiférer, ce sont les règlements communaux qui s’appliquent. Avec une belle disparité dans les exigences pour obtenir un permis professionnel de taxi, très faciles ici, plus ardues là.


Du côté des utilisateurs, la tendance serait plutôt à voir dans le système Uber un élargissement bienvenu de l’offre: à Lausanne deux pétitions de soutien ont ainsi été lancées. Pourtant, même aux Etats-Unis, Uber est contesté et la société a engagé un ancien conseiller d’Obama pour défendre ses intérêts.

«Il faut voir plus loin que la simple bataille autour d’Uber»

Antoine Verdon photo.
Antoine Verdon.

Antoine Verdon, entrepreneur, cofondateur du réseau Sandbox, qui met en relation les jeunes entrepreneurs.

Le reproche fait à Uber de concurrence déloyale n’est-il pas justifié, ses chauffeurs n’étant pas astreints aux mêmes réglementations que les taximen?

Il faut voir qu’il s’agit d’un autre modèle. On dit par exemple que les taxis d’Uber ne paient pas de charges sociales. Mais ce n’est plus une entreprise avec des employés, des salaires et les charges qui vont avec. Uber travaille avec des indépendants et les charges sociales sont payées par les chauffeurs comme indépendants. C’est d’ailleurs facilement vérifiable puisque chaque course est enregistrée par le système. En cas de contrôle, fiscal ou autre, on peut plus facilement accéder à ces chiffres que par exemple chez les chauffeurs traditionnels qui encaissent leurs courses la plupart du temps en cash. Alors qu’avec Uber les paiements se font par carte de crédit, de l’argent donc plus facilement traçable.

Néanmoins, la société Uber elle-même ne paie que peu ou pas d’impôts...

C’est vrai, c’est une société technologique avec très peu d’employés. Mais Uber prend 20% des courses pour financer la technologie, le 80% étant payé au chauffeur qui est tenu de les déclarer correctement.

On est quand même loin du modèle sympathique de l’économie dite partagée...

Ce qui est sûr, c’est qu’Uber investit énormément. Ils ont levé l’an passé trois milliards auprès de différents fonds d’investissement. Bien sûr, c’est la plus grande entreprise de taxis du monde. De ce point de vue là, on n’est plus effectivement dans le modèle local et social dont on crédite souvent l’économie partagée. Uber est une entreprise multinationale.

Des véhicules privés, donc moins contrôlés: le système Uber ne présente-t-il pas un déficit en matière de sécurité?

Uber a créé une marque sous laquelle ne peuvent rouler que des véhicules certes privés, mais dûment contrôlés par la société qui ne pourrait se permettre le moindre problème à ce niveau-là. Dans une voiture Uber, je n’ai jamais eu le moindre doute quant à la qualité du véhicule. Quant à la qualité du service, je la trouve bien supérieure, on peut voir combien de temps le taxi met pour venir jusqu’à soi, ensuite par où il est passé, on ne risque pas de se faire arnaquer par de grands détours. Et si l’on oublie quelque chose, on peut toujours savoir dans quel taxi on était.

Autre argument souvent employé contre Uber: le système favorise des emplois précaires au détriment d’emplois stables et réglementés...

C’est là la seule vraie question qui mérite d’être discutée et qui est de nature politique: faut-il protéger une catégorie d’employés en leur offrant un travail qui corresponde à ce qu’ils ont fait jusqu’à maintenant ou est-ce qu’on veut laisser le marché jouer, avec le risque de précariser une certaine partie de la population? On parle beaucoup des taxis maintenant, mais c’est une problématique qui s’applique à beaucoup d’autres domaines. Il faut regarder plus loin que la simple bataille entre Uber et les taxis. Des problèmes plus importants vont se poser.

Par exemple?

La première voiture sans chauffeur arrivera sur le marché en 2017-2018. D’ici à cinq ans, tout sera en place pour que ces véhicules autonomes puissent rouler. On peut parier qu’ils vont s’imposer rapidement. Les assurances les privilégieront, proposant des tarifs plus avantageux que pour les voitures avec chauffeur qui présentent des risques d’accidents plus grands. Toutes les voitures de location et les taxis seront bientôt remplacés par des véhicules sans chauffeur. Ce n’est qu’un exemple des changements technologiques qui auront un impact plus grand que ceux d’Uber, la technologie créant moins d’emplois qu’elle n’en supprime.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet