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27 avril 2015

La haute voltige du fil

A contre-courant, mais avec talent et une patience infinie, Marina Berts pratique la broderie d’art. Un métier rare, toujours vivant en Angleterre, mais en voie de disparition en Suisse. Traversée d’atelier à Lausanne.

Marina Berts photo
Marina Berts vit et travaille dans son atelier lausannois, entre ses fils et ses pelotes de laine multicolores.

Un appartement de 70 m2 à peine dans un quartier animé de Lausanne. Rues passantes, bars en tous genres, échafaudages. C’est là que Marina Berts a installé son atelier, grand comme un mouchoir de poche, laissant à l’extérieur le vacarme de la ville pour se concentrer sur le silence des aiguilles. C’est là aussi qu’elle vit, entre cadres à broder, pelotes de laine multicolores, rouets, infinité de fils. Et donne vie à des œuvres d’une époustouflante beauté, des tableaux de fils d’or et d’organza, que l’on croirait tout droit sortis de l’univers des contes.

Oui, Marina Berts, 52 ans, est brodeuse d’art. Un métier dont on sait à peine qu’il existe. «La broderie est vraiment ancrée dans les pays anglo-saxons. C’est une tradition qui remonte au IXe siècle, liée à la noblesse, aux châteaux. Des fondations sauvegardent aujourd’hui ces anciennes connaissances. La broderie y est toujours très vivante», dit-elle en sirotant un café noir. Des mains soignées d’une grande douceur, des cheveux argentés tirés en arrière, elle fait partie de ces personnes qui ont le regard précis et le rire de l’enfance. L’enthousiasme intact.

Racines suisses et finlandaises

De la Finlande où elle a grandi, elle se souvient de tout. Les grands espaces ouverts, la lumière, le soleil qui ne se couche jamais en été, les lacs, le mouvement constant dans les bouleaux, parce qu’il y a tout le temps du vent. «A 4 ans, j’ai demandé à apprendre le tricot et je brodais déjà. Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours tenu une aiguille.» Commence alors une quantité de points de croix, qu’elle n’a plus quittés.

Une fleur brodée photo.
Une création de Marina Berts, qui a demandé une patience d’ange.

L’envie d’apprendre le français, langue de sa mère d’origine suisse, l’amène à Lausanne à 24 ans. «J’avais besoin de revenir aux racines et je savais que je devais voyager.» C’est ce qui est arrivé. Puisque, dans la foulée, elle rencontre l’homme qui deviendra son mari, noces en Finlande et vie en Espagne. Avant de rentrer ensemble en Suisse quelques années plus tard.

L’initiation anglaise

Un parcours en zigzag, ponctué de chômage, de jobs temporaires. «J’avais 30 ans et un diplôme en philologie de l’Université d’Helsinki, mais je n’avais aucune expérience professionnelle valable en Suisse.» Elle commence des études de droit, puis devient secrétaire de direction à l’Ecole Rudra-Béjart. La difficulté à trouver un travail stable la pousse à combiner différentes activités, mais sans jamais lâcher le fil.

Ce petit fil qui la tient et va l’amener en Angleterre. «Le tissage, la broderie, les textiles étaient toujours présents dans ma vie. Quand j’ai découvert la Royal School of needlework à Londres, je suis partie y suivre un cours de deux mois intensifs. Et j’y suis retournée chaque année pour apprendre de nouvelles techniques.» C’est donc là, à vingt minutes de Londres, dans le château d’Henri VIII, qu’elle s’initie à la peinture à l’aiguille, découvre broderie noire et broderie d’or, spécialité de la noblesse et du clergé.

L’homme d’affaires et la mort, 
inspiré de la crise des subprimes photo.
L’homme d’affaires et la mort, inspiré de la crise des subprimes.

Un savoir-faire qui lui permet d’ouvrir son propre atelier en 2004. «Je voulais créer un centre des arts du fil. Mais ce métier n’est pas reconnu en Suisse. Il est considéré comme un simple loisir, alors que c’est de l’art à part entière.» Les obstacles sont nombreux et le public mal averti. On lui commande des broderies sur pantoufles, sur tablier ou cinquante mètres de rideaux à faire en quinze jours. «Je ne peux pas réaliser un travail en deux semaines, alors qu’il me faut trente heures pour faire l’échantillonnage! Les gens ont de la peine à comprendre ce qu’est la broderie d’art et ils ne sont pas prêts à y mettre le prix. Mais si j’ai une vraie commande par année, je suis heureuse!»

Aujourd’hui, elle a fermé son atelier et travaille chez elle en freelance. Consultante en dentelle au fuseau, elle arpente les marchés spécialisés, s’occupe aussi de la Fédération des dentellières suisses, dont elle préside le comité d’organisation. Et donne des cours sur mandat jusqu’en Finlande et en Colombie, à des étudiants de haute couture. «Il faut que j’envisage d’autres activités pour gagner un peu d’argent. C’est un métier extrêmement dur financièrement», avoue celle qui prépare justement une boutique en ligne, où les amoureux du fil pourront trouver tout le matériel nécessaire et de facétieux kits à broder.

De véritables tableaux

Et quand il lui reste un peu de temps, elle le consacre à ses créations personnelles, qui sont à mille lieues des napperons de grand-mère. En deux cents heures, elle réalise des portraits en broderie noire aux points comptés. Ou de véritables tableaux en appliqué, qui marient avec virtuosité toutes les techniques. Comme ce jardin d’Eden aux deux serpents avec un extrait de poème de Shakespeare. Ou cette «broderie politique» en cours de réalisation, inspirée par la crise des subprimes: une vierge à l’enfant revisitée en mort qui berce un petit homme d’affaires…

Un portrait réalisé à partir d’une photo.
Un portrait réalisé à partir d’une photo.

«J’ai des choses à dire et je les exprime comme ça. Les petites fleurs, c’est joli, mais je préfère traduire des émotions qui sortent de moi.» Comme cette femme lion, profil fier dont la crinière est une incroyable chevelure entremêlée de perles Swarovski et de fils d’or. Oui, avec la patience d’un bénédictin, Marina Berts assemble dans la plus parfaite intimité cannetille, fil rococo, laminé, créant des effets de transparence et de relief. «Je vois des formes, des visages partout, jusque dans la poussière sur le carrelage. Tout est inspirant! Mon cerveau n’arrête jamais. Même la nuit, il mouline! Il m’arrive de me relever à 3 heures du matin pour noter une idée.»

Est-ce qu’elle en vit? On a compris que non. Il existe encore plusieurs groupes de brodeuses qui se rencontrent occasionnellement dans le canton de Berne. Mais la machine a depuis longtemps remplacé la main de l’homme. «Concernant les arts textiles, il n’y a rien d’unifié en Suisse. Il faudrait mettre sur pied une fédération au niveau national, sinon cet art va mourir.» Hors du temps, un peu à contre-courant, Marina Berts continue d’exercer son art de patience et de doigté. Bien décidée à ne jamais lâcher le fil. Ce fil d’art qui la relie à la vie.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Mathieu Rod