Archives
21 décembre 2015

«La joie de Noël est l’une des plus grandes joies qui soient»

L’incessante quête matérielle des petits plaisirs nous éloigne de la vraie joie que chacun possède en soi, explique Frédéric Lenoir qui nous invite à prendre le temps de nous retrouver. Avant de privilégier le temps et le lien aux autres. Ce qui est bien le vrai sens de Noël.

Frédéric Lenoir photo
Selon Frédéric Lenoir, il faut savoir renoncer à de petits plaisirs pour atteindre l’accomplissement.

Notre société nous éloigne-t-elle de la joie de vivre?

Il suffit de voyager loin, en Afrique, en Asie, dans des petits villages où les gens n’ont que trois fois rien, pour s’apercevoir qu’ils sont souvent très joyeux. Très connectés à la nature, ils ne se compliquent pas la vie. Ici, nous jouissons d’un haut confort matériel. Et, du coup, nous sommes devant tellement de choses à faire, devant tant de choix, que nous avons le sentiment d’être en permanence épuisés. Nous courons après le temps qui ne cesse de nous échapper, sans que nous ayons la possibilité de savourer les choses. Or, la joie vient de là: du temps, de la disponibilité. Il faut être disponible à la joie, l’accueillir. Si vous marchez pressé dans une rue, en téléphonant et parfois en mangeant également, il n’y aura aucune joie. Faites le même trajet et regardez les feuilles magnifiques en automne ou la neige qui tombe, vous allez ressentir une vraie émotion.

Cela demande de distinguer les petits plaisirs accumulés des grandes joies. Et donc trouver qui l’on est. Est-ce si facile?

Bien souvent on cherche le bonheur à travers le plaisir. Ce qui est bien. Mais le plaisir est une expérience liée à la survie. On satisfait un besoin. Si l’on n’avait pas de plaisir à boire, on ne boirait pas et on serait déshydraté. La joie me paraît liée à quelque chose de beaucoup plus profond: l’accomplissement. C’est parce que l’on grandit, que l’on s’améliore, que l’on comprend quelque chose, que l’on dépasse une difficulté, que nous sommes dans la joie. La joie est une victoire, une plénitude. Ne rechercher que les petits plaisirs nous empêche d’y parvenir. Et cela est vrai dans notre vie sexuelle, sentimentale, professionnelle, à tous les niveaux. Il faut parfois savoir renoncer à de petits plaisirs pour avoir accès à des joies beaucoup plus grandes, profondes.

Un exemple?

J’ai un neveu qui joue de la guitare. Il adore ça, rêve de devenir professionnel, et en même temps ne fait que grattouiller de temps en temps. Il a de petits plaisirs. Mais il n’éprouve pas les grandes joies de celui qui s’est entraîné quatre heures par jour et qui a franchi suffisamment d’étapes à force d’efforts. La joie durable nécessite de se changer soi-même. Certaines personnes éprouvent naturellement une joie de vivre. Mais elle peut aussi être développée. Pour cela, il faut enlever les obstacles qui l’empêchent de rayonner. La joie est toujours là comme une source. Simplement il faut ôter les cailloux qui l’empêchent de jaillir: nos peurs, notre manque de confiance en soi, notre peur d’être rejeté, abandonné. Nous avons peur d’être nous-mêmes, et nous nous mettons des barrières qui nous contraignent.

Et comment s’en libérer?

On peut effectuer un travail thérapeutique libérateur. C’est mon cas. On peut s’observer pour devenir davantage soi-même. Philosophie, méditation, thérapies diverses: il existe aujourd’hui de nombreux outils à adopter pour parvenir à ce que la psychologie appelle le processus d’individuation. Et plus l’on est soi-même, plus on peut se relier aux autres. On va s’apercevoir qu’il y a des gens qui sont bons pour nous, parce qu’ils nous grandissent. Et d’autres qui sont toxiques, parce qu’ils nous diminuent, nous empêchent de nous exprimer. Et que l’on peut s’en défaire pour aller vers des gens qui nous conviennent mieux. Pas pour chercher du plaisir, mais pour chercher de la joie.

Comment ne pas se tromper de route sur ce chemin de l’individuation?

Un jour, on a demandé au dalaï-lama quelle était la meilleure spiritualité. Il a répondu: celle qui vous rend meilleur. Le bon chemin, c’est celui qui vous met le plus dans la joie. Le grand philosophe Spinoza rappelle que les deux grandes émotions – que sont la joie et la tristesse – nous indiquent ce qui est juste ou pas pour nous. Un chemin bon nous met dans l’allégresse. La tristesse, à l’inverse, révèle que cela ne fonctionne pas.

N’est-ce pas une vision très judéo- chrétienne?

Non. Celle-ci dirait qu’il existe un bien en dehors de soi. Moi, je préfère le voir comme immanent: c’est la joie. C’est parce que vous êtes dans la joie que cela est bien pour vous.

Donc pas de recherche de la souffrance?

Même le Christ ne l’a jamais recherchée. Il n’a jamais dit qu’il voulait être crucifié. Juste avant d’être mis en croix, il prie. Et l’Evangile nous dit qu’il sue des gouttes de sang tellement il est angoissé. Il s’adresse à Dieu en disant: «Si tu le veux, éloigne de moi cette coupe.» C’est-à-dire cette souffrance dont il n’a pas envie. Ensuite seulement: «Que ta volonté soit faite.»

Vous écrivez: «L’enseignement de Jésus conduit à la joie.» On l’a pourtant longtemps vu autrement, non?

C’est tout le problème: on a oublié l’Evangile. L’Eglise s’est davantage concentrée sur une morale du devoir liée à une culpabilité originelle, notamment en matière de sexualité. Or le Christ ne s’occupe pas de la sexualité des gens. Il n’est pas là pour ça.

Pourquoi est-il là, alors?

Pour aider les gens à se relever. Il ne donne pas une morale qui écrase, mais un amour qui relève, qui apporte la joie, et qui permet de vivre pleinement. A la femme adultère, il dit: «Je ne condamne pas, mais essaie d’aimer mieux.» Jésus suscite chez les gens un désir de s’améliorer, de grandir. C’est ce que rappelle aujourd’hui le pape François, que j’aime beaucoup: il dit aux prêtres de ne pas agir comme un poste de douane, qui décide qui entre dans l’église et qui n’y entre pas. Tout le monde devrait être accueilli. Et avoir envie de grandir au contact de chacun de nous en tant que témoin du Christ. Le mot «péché» en hébreu signifie «se tromper», comme un désir mal orienté. Jésus cherche à rediriger le désir des gens, qui sont malheureux parce qu’ils désirent quelque chose ou quelqu’un qui les diminue. C’est exactement la philosophie de Spinoza qui nous dit que la joie est un accroissement, un perfectionnement de l’être.

L’amour de Jésus pour l’homme est dit «agape» (du grec). C’est-à-dire?

Agape est un mot inventé par les auteurs du Nouveau Testament pour traduire l’amour qui vient de Dieu, l’amour-don, qui fait que la joie de l’autre nous met en joie. On est heureux parce que l’on a envie que l’autre soit heureux. «Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir», nous dit l’Evangile. J’aime énormément cette phrase, et je l’ai vérifiée souvent dans ma vie.

Mais aller au fond de ce que l’on est ne provoque-t-il pas un certain repli sur soi?

Aristote dit que la plupart des gens font comme tout le monde, ils descendent le fleuve. Ils veulent le dernier smartphone, la dernière voiture, la marque à la mode. C’est le mimétisme social, le propre de l’adolescence. Aristote ajoutait: «Mais les morts descendent plus vite que les autres.» Le philosophe, c’est celui qui remonte à contre-courant. Et qui choisit.

Tout le monde peut l’être, alors?

Mais oui. Je pense que chacun peut agir en philosophe du moment qu’il prend de la distance face aux idéologies dominantes. Des idéologies politiques, religieuses, mais aujourd’hui surtout commerciales. Car c’est bien l’argent qui domine le monde. Résister au totalitarisme d’une société pour être pleinement soi, et de là se trouver en communion avec les autres, c’est une œuvre de résistance. «Si tu veux être heureux, écrivait saint Augustin, continue à désirer ce que tu possèdes déjà.» Voilà la clef de la joie. Et il n’y a pas besoin de quitter le monde. Avant la joie parfaite, il existe de nombreuses façons dans notre vie quotidienne d’éprouver de vraies joies: la bienveillance, la confiance, l’ouverture du cœur, la gratitude, etc.

Vous parlez de cette vigilance comme d’un engagement qui mène aux autres.

Oui, parce que la joie est communicative. A la différence du plaisir, qui peut être totalement égoïste. La joie se partage. Si je suis heureux, j’ai envie que l’autre le soit aussi.

Comment comprendre que la philosophie a pareillement ignoré la joie?

Les antiques s’en méfiaient parce qu’elle résiste à la rationalisation. Il est difficile de philosopher sur une émotion. Ils ont préféré parler du bonheur, qui est un concept; ou du plaisir, qui est une expérience. Avec un certain mépris, les modernes y voient une sorte de naïveté de la part de gens qui ne réfléchissent pas assez au tragique de l’existence. Comme si la personne lucide était quelqu’un qui ne voyait que les malheurs du monde.

N’est-ce pas un peu le cas?

Non. Je suis dans l’acceptation de ce que je ne peux pas changer. Mais si je peux agir, je le ferai précisément parce que la joie est contagieuse. Etre lucide, c’est aussi voir tout le bien qu’il y a dans le cœur de l’homme et dans le monde. Cultiver la joie peut aider à rendre le monde meilleur. Une fois que vous avez trouvé la joie en vous, vous pouvez l’éprouver partout. Et combattre pour faire grandir la joie en soi, c’est aussi faire reculer le malheur. Ce n’est pas de la naïveté, ni de l’acceptation ou du désintérêt envers le mal.

Au milieu du mal, justement, la joie de Noël fait-elle sens?

Définitivement, si l’on est croyant. Et si on ne l’est pas, c’est l’occasion de se rapprocher des autres. C’est une joie de la fraternité, de «reliance». L’une des plus grandes joies qui soient.

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Nicolas Righetti/lundi13