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1 juin 2015

«La laïcité de Genève est un exemple pour la Suisse»

Véritable mosaïque religieuse, la Suisse entretient des rapports complexes avec ses Eglises. Entre reconnaissance sélective et laïcité, quelle est la meilleure voie face aux nouveaux intégrismes? Entretien avec Jean-Noël Cuénod, spécialiste de l’histoire des religions en Suisse.

Jean-Noël Cuénod
Jean-Noël Cuénod, spécialiste de l’histoire des religions en Suisse, correspondant à Paris pour la Tribune de Genève et 24 Heures.

Vous avez publié un premier livre sur la laïcité en Suisse en 2007. Vous venez de sortir une nouvelle version. Qu’est-ce qui a changé en huit ans?

Enormément de choses! A tel point que j’ai réactualisé 150 pages sur 220. A commencer par la radicalisation des mouvements islamiques. La crispation est encore plus grande et la visibilité de l’islam fait de plus en plus problème dans tous les pays de l’Europe continentale, que ce soit en Suisse, en France, en Allemagne… Il faut dire aussi que le nombre de musulmans en Suisse est passé de 150 000 à 400 000 en quelques années.

En dix ans, les Suisses auraient changé de regard sur l’islam…

Oui, avant il y avait une certaine indifférence à l’égard des religions. On voit également cet énorme changement dans les jurisprudences du Tribunal fédéral, à propos des dispenses de cours de natation pour les enfants musulmans. Dans les années 90, il les accordait facilement, mais depuis les années 2000, il n’y a plus de dispenses pour motif religieux. Parce qu’on estime important, sur le plan de l’intégration, que tous les enfants aient une expérience commune. On estime aussi désormais que la natation n’est pas une activité secondaire, mais importante.

Jean-Noël Cuénod

Un changement qui s’est vu également lors de deux votations: l’interdiction des minarets en 2009 et l’interdiction tessinoise de la burqa en 2013…

Le premier vote est un paradoxe. La Constitution suisse dit que la Confédération ne s’occupe pas des relations avec la religion, que c’est l’affaire des cantons, et voilà qu’on interdit la construction des minarets. On se retrouve donc avec deux dispositions contradictoires dans le même article de loi: la non-ingérence de l’Etat et l’interdiction d’un élément d’architecture d’une religion particulière. C’est inquiétant à long terme, parce que cela introduit une brèche dans la laïcité. Quant au vote tessinois, on légifère sur des fantasmes. Je suis sûr qu’il y a davantage de socolis à La Mecque que de burqas à Locarno!

En France, depuis que l’Etat a interdit le port du niqab dans les lieux publics, on n’en a jamais vu autant à Paris et dans les banlieues! Visiblement la France n’applique pas cette loi ou peu, ce qui n’est pas très cohérent.»

Pour lutter contre les intégrismes, la Suisse a-t-elle plus d’atouts que ses voisins français ou anglais?

Oui, la Suisse a des atouts que les autres pays n’ont pas. D’abord parce qu’elle n’a jamais été une puissance coloniale, ce qui est un avantage décisif. Toutes les rancœurs coloniales accumulées en France font que les relations entre les musulmans et l’Etat français sont mauvaises. C’est pareil en Angleterre. La France attire une partie des musulmans, qui viennent justement de ses anciennes colonies, Maghreb et Afrique noire. La Suisse attire plutôt des musulmans européens, Albanais, Bosniaques, Turcs. Ce qui forme un groupe très hétérogène avec une forte dominante européenne. Et puis, la Suisse ne les a pas parqués dans des ghettos de banlieues où ils sont laissés à l’abandon…

Jean-Noël Cuénod

Vous montrez bien dans votre livre l’histoire compliquée de la Suisse avec les religions, chaque canton appliquant aujourd’hui sa propre cuisine. Face aux nouveaux défis, ce fédéralisme religieux est-il un gage de sérénité ou une cocotte-minute?

Le fédéralisme a cette particularité d’être souple et de s’adapter à tout. Encore faut-il s’adapter avec les armes de la raison et non de l’irrationnel. Je pense que le système des religions d’Etat, où certaines communautés sont reconnues et pas d’autres, n’est pas une situation saine. La plupart des cantons reconnaissent les Eglises catholique romaine, protestante réformée et juive, mais pas un seul ne reconnaît l’islam, qui occupe le quatrième rang des groupes religieux les plus importants de Suisse, soit 3,6% de la population. C’est quand même embêtant… Le plus simple serait de n’en reconnaître aucune, comme c’est le cas à Genève et, dans une certaine mesure, à Neuchâtel.

Justement, Genève, seul canton laïque, est-il un modèle à suivre?

Oui, même si je vais faire hurler les autres cantons, je pense que Genève est un modèle pour la Suisse. Au tout début du XIXe siècle, Genève a été polarisé par le débat entre les catholiques et les protestants, débat qui pourrissait vraiment toutes les activités politiques. En 1907, quand les Genevois ont décidé de séparer les Eglises de l’Etat, la paix est rapidement revenue. A partir du moment où l’Etat ne reconnaissait plus de religion en particulier, le débat politique a été apaisé et s’est concentré sur les vrais problèmes. Genève a pu aborder le XXe siècle en se focalisant sur la question sociale et non pas religieuse. Sans quoi, la situation aurait pu devenir explosive comme en Irlande.

Jean-Noël Cuénod

Genève serait donc mieux armé pour faire face aux intégrismes?

Bien sûr, parce que les cantons qui ne reconnaissent que certaines religions finissent par aider les musulmans les plus radicaux, puisque l’Etat les ignore. Ce n’est pas une bonne solution d’écarter une communauté. Le Suisse exclu devient un Suisse de moindre qualité. Par contre, ne pas reconnaître officiellement les Eglises, tout en travaillant avec elles, me semble une meilleure voie à suivre. La laïcité n’est pas l’ignorance. L’Etat doit entretenir des rapports avec les communautés religieuses, mais sans faire d’exclusivité. Toutes sont alors considérées, pour autant qu’elles obéissent à certains critères, bien sûr.

A l’Etat de garder la main, de contrôler leurs activités sociales, comme les aumôneries. Ne serait-ce que pour éviter ce qui s’est passé en France, où certaines prisons ont été chauffées par des imams enflammés. Avec le résultat effrayant que l’on sait: les attentats de l’hypermarché casher et de Charlie Hebdo.»

Ne reconnaître aucune Eglise, mais on pourrait vous objecter que la Suisse est une terre historiquement judéo-chrétienne…

Bien sûr, je ne dis pas qu’il faut l’oublier. Nous ne devons pas nous couper de notre histoire pour autant. D’ailleurs, je pense qu’il est normal que la Suisse défende son point de vue et son mode de vie. On ne va pas commencer à avoir congé le vendredi plutôt que le dimanche, par exemple. La jurisprudence des années 90, très laxiste en matière de dispenses de cours de natation, était dangereuse. Il faut réaffirmer que, en Suisse, il y a égalité entre les hommes et les femmes, réaffirmer les principes démocratiques auxquels tout le monde doit se soumettre, chrétiens, bouddhistes, athées et musulmans aussi. Ce que l’écrasante majorité des musulmans de Suisse fait déjà. »D’ailleurs, si vous regardez le Coran, certains textes ne sont pas totalement étrangers à la culture judéo-chrétienne. La personnalité de Jésus, avant-dernier prophète pour l’islam, y est évoquée. Il y a des passerelles entre les livres, nous faisons partie du même tronc abrahamique. Ce n’est pas sur le plan théologique, mais sur l’instrumentation politique que cela peut poser problème.

Jean-Noël Cuénod

L’islam est-il soluble dans la démocratie suisse et la laïcité?

C’est évident. Enfin, pour autant que les musulmans le veuillent… Qu’ils acceptent que notre mode de vie prédomine. Que l’Etat civil en Suisse n’est pas religieux et que nous sommes sur une terre pluri-religieuse, multiculturelle. On fait beaucoup de foin sur le voile, mais ce n’est pas très important. Je ne parle pas, en l’occurrence, du niqab et de la burqa, qui sont insupportables, voiler son visage est une insulte publique. Le vrai problème avec l’islam est l’apostasie, c’est-à-dire le fait de pouvoir changer de religion. Il faudra que l’islam accepte cette donnée des sociétés occidentales, le libre-marché des religions et la liberté de conscience. Cela me semble plus important d’éclaircir ce point que le port du voile.

La laïcité est-elle un remède à tous les maux?

Ce n’est pas un remède, mais un état d’esprit. Qui veut qu’aucune religion ne domine les autres ni l’Etat, lequel reste le seul habilité à prendre les décisions politiques.

Etes-vous confiant pour la suite ou pensez-vous que nous entrons dans une nouvelle guerre de religions?

Toutes les prévisions que l’on peut faire tombent généralement à plat. Sur le plan international, la situation s’aggrave. Nous vivons non pas une guerre, mais une guérilla mondiale des religions. Situation sur laquelle nous n’avons pas de prise. Pour moi, la Suisse a les moyens de faire vivre ensemble les différentes communautés, on a plus d’atouts que nos voisins, comme je l’ai dit. Reste à savoir si l’on va transformer ces atouts ou les gâcher.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Julien Benhamou