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2 avril 2013

«La libre circulation ne fait pas baisser les salaires»

Professeur d’économie à l’Université de Genève où il dirige également l’Observatoire de l’emploi, Yves Flückiger évoque les chances et les limites de notre système.

Portrait d'Yves Flückiger
Yves Flückiger, vice-recteur de l’Université de
Genève et directeur de l’Observatoire de l’emploi.

En plus de votre charge d’enseignement, vous êtes également vice-recteur...

En fait, le rectorat occupe l’essentiel de mon temps, si ce n’est la totalité depuis bientôt six ans. L’Université de Genève est une grande maison fréquentée par quelque 16 000 étudiants, 5000 employés, 10 000 personnes en formation continue... une tâche assez dantesque mais vraiment passionnante.

L’engagement de Micheline Calmy-Rey, l’une de vos idées?

Lorsqu’elle a quitté le Conseil fédéral, le rectorat a effectivement pensé qu’elle avait beaucoup à apporter à nos étudiants, de par son expérience hors du commun et son immense réseau. A vrai dire, elle démontre tous les jours, par ses initiatives, son engagement, tout le plaisir qu’elle a à exercer ses nouvelles activités, de manière bénévole de surcroît.

L’avenir de notre économie passe-t-il encore plus par les diplômes et formations universitaires?

Le capital humain constitue la seule ressource naturelle de notre pays.

Quels sont les indicateurs qui le montrent?

D’abord l’immigration récente de cette dernière décennie qui dispose d’un ni-veau de formation supérieur à celle de la population active suisse. Elle ne fait que refléter la forte pénurie de main-d’œuvre qualifiée dont souffre l’économie suisse.

Au regard des pays de l’OCDE, nous avons encore peu de maturités...

Mais comme demande il y a, on peut imaginer que le nombre de personnes se dirigeant vers les formations tertiaires va continuer à progresser. Mais sans que l’on passe nécessairement par le cheminement classique qui conduit de la maturité à l’Université. Notre système de formation duale offre un chemin adapté à différents profils de jeunes grâce aux différentes passerelles entre formations professionnelles et hautes études, dont les HES.

Et une planification sectorielle prévoyant tant d’ingénieurs ou tant de médecins?

Cela me paraît aussi assez vain. On sait peu ou prou quels sont les secteurs économiques qui vont se développer, en raison notamment du vieillissement de la population qui contribuera à augmenter la demande dans le domaine de la santé. Mais en conclure qu’il faudra tant de médecins ou de tant de personnel soignant à telle période me paraît délicat. Cela d’autant plus que la Suisse ne souffre pas tellement d’une pénurie de spécialistes mais bel et bien d’une insuffisance de médecins généralistes. Plus qu’une planification, il faut revaloriser les métiers liés aux soins infirmiers, encourager les étudiants à choisir médecine générale. Encore une fois, les systèmes de quotas me paraissent une mauvaise réponse à une bonne question.

Pour Yves Flückiger, le chômage de longue durée doit être vivement combattu.
Pour Yves Flückiger, le chômage de longue durée doit être vivement combattu.

On se demande d’ailleurs comment notre économie peut se montrer aussi performante à l’exportation avec des salaires si élevés, un taux de change défavorable.

Je crois que c’est en raison de la forte concurrence à laquelle notre économie, largement composée de PME, a toujours été confrontée: nous n’avons jamais pu nous reposer sur notre marché intérieur trop étroit pour supporter un niveau de vie aussi élevé. Nous sommes en quelque sorte condamnés à innover, à accroître notre compétitivité pour maintenir nos parts de marchés externes. Ces gains de productivité nous permettent de soutenir nos exportations tout en supportant un niveau de salaires sans pareil ou presque…

Un exemple?

Celui, frappant, de l’horlogerie. Dans les années 60, elle a bénéficié d’un régime très protégé avec le statut horloger qui la mettait à l’abri de la concurrence internationale. Cela a constitué un très fort stimulant pour d’autres pays comme le Japon, qui en a profité pour prendre de vitesse l’industrie suisse qui se reposait sur son quasi-monopole. C’est seulement à ce moment-là que le goût de l’innovation est revenu. Aujourd’hui, l’horlogerie suisse est un des moteurs essentiels de nos exportations et de notre conjoncture. Dans des pays comme la France ou l’Angleterre, à l’époque du statut horloger, les pouvoirs publics ont fait le choix de subventionner de plus en plus massivement l’industrie lourde pour tenter d’en maintenir la compétitivité. Ce qui n’a souvent pas empêché une érosion de ses parts de marché puis sa disparition.

Et le discours d’economiesuisse face à l’initiative Minder, affirmant que sans très hauts salaires, nous perdrons en compétitivité?

Des rémunérations comme celle de M. Vasella relèvent naturellement d’une dérive, et le peuple suisse l’a bien compris.

La question des inégalités salariales n’est pas seulement une question de justice sociale, réservée à des sociologues. C’est un véritable enjeu de société, car le développement économique exige une cohésion sociale totalement incompatible avec de pareilles disparités salariales.

Notre prospérité perdure, cependant. Jusqu’à quand selon vous?

Il faut d’abord rappeler que la Suisse a passé, mieux que bien d’autres pays, une phase conjoncturelle très délicate. Le cap a été surmonté grâce à d’importants gains de productivité qui ont permis de maintenir la compétitivité de l’économie suisse, malgré un taux de change qui n’a cessé de s’apprécier. Mais si nos principaux marchés d’exportation ne vivent pas le début d’une reprise, cela ne pourra pas durer.

Point de salut en dehors d’une adhésion à l’Europe?

L’économie suisse ne peut faire bande à part, et son degré de souveraineté s’est donc rétréci. On le voit bien du côté du secteur bancaire. Mais l’erreur consiste à craindre une baisse de niveau de vie comme conséquence automatique d’une adhésion. Certains salaires progresseront peut-être moins vite. Une partie de l’opinion publique suisse a tendance à croire que l’immigration contribue à accroître le nombre de personnes actives qui ferait face à un nombre constant d’emplois. Une augmentation de l’offre de travail qui se traduirait mécaniquement par une baisse des salaires. Ce n’est pas comme cela que ça se passe. Tout d’abord parce que le nombre d’emplois n’est pas fixe. Il est même susceptible d’être stimulé par l’immigration. Ensuite parce que le profil des immigrants ne correspond pas nécessairement à celui de la population active helvétique.

Comment le savoir?

A l’Observatoire universitaire de l’emploi, nous avons analysé ce qu’il serait advenu du marché suisse du travail s’il y avait aujourd’hui le même nombre de travailleurs étrangers qu’avant la libre circulation. Les conclusions sont claires: cet accord a certes exercé une pression sur les hauts salaires, mais pas une baisse des rémunérations. Cela s’explique par le fait que l’immigration de main-d’œuvre qualifiée a soulagé la pénurie qui régnait dans ce segment du marché du travail. Dans le même temps, les salaires des personnes moins qualifiées ont profité de cette migration grâce aux créations d’emplois qu’elle a suscitées.

Tout va bien alors?

Si problèmes il y a, ils se trouvent du côté du chômage, notamment de longue durée. De manière générale, particulièrement à Genève, la concurrence pour chaque place vacante s’est accrue. En raison notamment de l’élargissement du bassin de recrutement des entreprises. Du fait de la libre circulation, mais aussi parce que la mobilité interne s’est fortement accentuée. Dès lors, le premier tri des dossiers a tendance à écarter les gens qui ne sont pas employés. Pour contrer ce risque de stigmatisation des chômeurs, il existe un bon instrument: les allocations de retour en emploi qui permettent à l’Etat de prendre en charge, pendant une période donnée, une partie du salaire versé par l’entreprise lorsqu’elle engage un chômeur.

Vous écrivez que certains choix politiques ne sont pas très logiques…

Dans le contexte de la pénurie actuelle de main-d’œuvre, la récente votation relative à la politique familiale est difficilement compréhensible.

Il faut adopter une politique susceptible d’éviter que les femmes diplômées, de plus en plus nombreuses en Suisse, ne soient empêchées de reprendre le travail après avoir eu des enfants. Idem pour la formation continue.

Vous considérez-vous comme un économiste de gauche?

Je suis un économiste qui a choisi de s’intéresser aux questions sociales. Ce que d’aucuns appellent un socio-économiste. Cela traduit ma double formation en économie et en sociologie. Mais aussi ma conviction que des recherches appliquées peuvent apporter des solutions concrètes aux défis actuels de notre société. Mes choix politiques s’expriment dans les urnes. Je n’ai jamais abordé une étude quelconque avec la volonté d’aboutir à un résultat donné.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Dorothée Baumann