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13 janvier 2014

La machine à lire dans les pensées: science-fiction ou réalité?

Les progrès de la science ouvrent chaque jour de nouvelles portes sur les méandres de notre cerveau. De quoi nous inquiéter de voir nos pensées les plus intimes dévoilées? Pas si sûr...

Un jeune homme dont le cerveau est relié à une machine fictive
La perspective de pouvoir lire dans les pensées d'autrui est à la fois séduisante et effrayante...

Souvenez-vous... Dans le premier volet ( mythique!) de Retour vers le futur, Emmett «Doc» Brown – le savant fou de service, inoubliable Christopher Lloyd – essayait déjà de concevoir dans les années 50 une machine qui lui permettrait de lire dans les pensées. Sans succès certes, mais les fulgurants progrès de la science et de la technologie au cours de ces dernières années laissent imaginer qu’un tel engin, ou même une version améliorée, n’est plus uniquement synonyme de science-fiction de seconde zone...

D’ailleurs, en pénétrant dans le Brain and Behaviour Laboratory (laboratoire du cerveau et du comportement, tout un programme!) situé au Centre médical universitaire de Genève, un seul coup d’œil sur le bonnet à électrodes suffit à se convaincre que ce brave «Doc» n’était pas si loin du compte.

Electroencéphalogramme (EEG) ou imagerie à résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) (voir encadré) sont deux outils utilisés aujourd’hui pour essayer de capter dans le cerveau une sensation, une perception, une intention... Alors, doit-on s’inquiéter de l’arrivée prochaine d’un clone du Big Brother d’ Orwell et de sa police de la pensée?

Nos sentiments restent encore bien enfouis

Didier Grandjean, professeur au Centre interfacultaire en sciences affectives. (Photo: DR)
Didier Grandjean, professeur au Centre interfacultaire en sciences affectives. (Photo: DR)

«On en est encore aux balbutiements», rassure Didier Grandjean, professeur au Centre interfacultaire en sciences affectives et membre du Brain and Behaviour Laboratory. Et d'ajouter que s’il est possible de déterminer si un sujet a perçu une intonation de joie ou de colère dans le discours de son interlocuteur, nous sommes encore loin d’être en mesure de percer ses sentiments les plus enfouis.

Et même pour ce premier exemple, des résultats ne peuvent être enregistrés qu’au terme d’un long processus, auquel doit consentir la personne testée. «Pour chaque sujet,

il s’agit d’abord de construire un modèle, en enregistrant, par EEG ou IRMf la façon dont le cerveau réagit à une intonation donnée. Ensuite seulement, on est capable d’utiliser ce modèle pour déterminer ce que perçoit le sujet en entendant n’importe quel discours.

Impossible dans ce cas-là de décoder les pensées de quiconque à son insu. Délicat également d’attribuer à un électroencéphalogramme la fonction de détecteur de mensonges, comme cela a déjà été observé dans un cadre judiciaire en Inde. «Là encore, il faudrait entraîner la machine avant qu’elle ne puisse fonctionner de manière fiable, c’est-à-dire enregistrer les réactions dans le cerveau à l’énonciation de mensonges ou de vérités. Cela impliquerait la collaboration volontaire du sujet, et la possibilité pour lui de falsifier aisément ces données.

Par ailleurs, le mensonge est un processus mental trop complexe pour être appréhendé dans son intégralité.»

Portrait de Christoph Michel, professeur au département de neurosciences de l’Université de Genève. (photo: DR)
Christoph Michel, professeur de neurosciences de l’Université de Genève. (photo: DR)

Mais alors, à quoi ça sert de chercher à décoder ce qui se passe dans le cerveau des gens? «Au-delà d’une meilleure compréhension des fonctions des différentes régions de cet organe et de la manière dont elles interagissent, les applications cliniques sont inestimables, souligne Christoph Michel, professeur au département de neurosciences de l’Université de Genève et également membre du Brain and Behaviour Laboratory. Nous utilisons notamment l’EEG pour permettre aux patients souffrant de troubles cérébraux suite à une maladie, un accident ou une intervention chirurgicale de communiquer avec le monde extérieur.»

Parmi les premiers bénéficiaires de cette technologie donc, les personnes atteintes du syndrome d’enfermement, ou locked-in syndrom, cet état neurologique laissant le patient complètement paralysé mais conscient. Une affection rendue célèbre par le témoignage du journaliste français Jean-Dominique Bauby dans son ouvrage Le Scaphandre et le Papillon (adapté ensuite au cinéma), qu’il dicta grâce au seul mouvement dont il était encore capable: le clignement de son œil gauche.

«Dans la plupart des cas de locked-in syndrom, même la paupière est paralysée, explique Christoph Michel. Une méthode a donc été développée, puis commercialisée dans certains pays, pour permettre à ces patients de dicter de courts messages. A l’aide de l’EEG, nous analysons la manière dont leur cerveau réagit lorsque nous leur présentons les différentes lettres de l’alphabet, selon qu’ils souhaitent ou non les utiliser.» Fastidieux, ce processus nécessite un long apprentissage et il faut compter une journée pour «rédiger» ne serait-ce que quatre ou cinq phrases.

Au-delà du langage, une interface de communication peut également être créée, par le biais d’électrodes, entre le cerveau et un dispositif externe comme un ordinateur ou une prothèse.

Ces systèmes permettent d’assister et de réparer des fonctions humaines défaillantes,

relève Christoph Michel. Certains scientifiques pensent même qu’il sera un jour possible de bouger avec une colonne vertébrale fracturée. Pour sa part, le professeur en neurosciences préfère rester prudent et met en garde contre les promesses exagérées. Selon lui,

il y a de fortes chances pour qu’une grande partie du cerveau demeure une boîte noire impossible à décoder.»

Le film de nos pensées bientôt projeté?

Cela relève presque de la science-fiction... Recréer les images perçues – ou imaginées – par un patient et les projeter à l’écran... Des scientifiques de l’Université de Berkeley en Californie (lien en anglais) planchent actuellement sur la question. Leur expérience? Utiliser l’IRM pour déterminer la manière dont le cerveau des sujets perçoit le film qu’on leur présente.

Les résultats sont surprenants: certes, les images sont floues, mais c’est bel et bien une silhouette humaine qui figure sur l’image recréée par le sujet lorsqu’un personnage apparaît dans le film projeté. «Il s’agit en fait de capter les contrastes, les couleurs perçues, et de les reconstruire par couches», explique Didier Grandjean.

Visionnez ci-dessous un exemple de ce que peut donner une telle reconstruction (vidéo en anglais avec à gauche, ce que voit le sujet et à droite, la reconstitution. Source: Youtube/ Jack Gallant).

Le but de cette recherche: être en mesure de «voir» les pensées d’un patient dans le coma, par exemple – qui sait? – peut-être un jour y lire ses rêves...

Auteur: Tania Araman

Photographe: Jan von Holleben