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26 septembre 2016

La marine suisse au creux de la vague

Avis de tempête: le transport maritime mondial est en crise. Du coup, la flotte suisse aussi, elle qui a pour mission d’assurer notre approvisionnement en cas de guerre. Faut-il continuer à la soutenir, au risque de passer à la caisse? La question divise nos élus.

Le Tzoumaz fait partie des 49 navires commerciaux battant pavillon suisse et naviguant sur les mers du monde.

Héritage de la dernière guerre, la marine suisse a fêté ses 75 ans ce printemps. Pas forcément dans la joie et la bonne humeur...Pourquoi? Parce que cette flotte commerciale, qui bat pavillon rouge à croix blanche, est secouée par l’une des plus grandes crises mondiales que le secteur du transport maritime ait connu jusqu’alors.

Du coup, la plupart des sociétés, à qui appartiennent ces cargos, prennent l’eau. Si l’on se fie aux bruits d’écoutille, l’une d’entre elles friserait même le naufrage. De quoi sérieusement inquiéter le Conseil fédéral qui soutient cette armada helvétique via un crédit-cadre de cautionnement qui arrivera à échéance en juin prochain.

En fait, notre pays, qui peut en cas de crise majeure réquisitionner ces navires pour assurer l’approvisionnement de la population, octroie en échange de ce «service à la patrie» des garanties (jusqu’à 1,1 milliard de francs) qui permettent aux armateurs d’obtenir des prêts bancaires à des taux préférentiels pour l’achat de nouveaux bâtiments. Or, ce subventionnement indirect – la Confédération n’a encore jamais eu à débourser un centime – est contesté politiquement et rien ne dit qu’il sera renouvelé.

A l’ordre du jour de la présente session parlementaire, figure d’ailleurs une interpellation signée Pirmin Bischof, un conseiller aux Etats (PDC/SO) qui se demande si notre gouvernement s’apprête à faire «passer des risques financiers temporairement plus élevés avant les objectifs de sécurité et d’approvisionnement du pays».

«Le pavillon suisse pourrait disparaître et ça m’attriste»

Olivier Grivat, Journaliste et auteur du livre «Marine suisse: 75 ans sur les océans» .*

A l’heure où le transport maritime mondial traverse l’une des plus grandes crises de son histoire, comment se porte la marine suisse?

Très moyennement. C’est une flotte comme les autres qui est victime de la même conjoncture que la marine mondiale. Les armateurs helvétiques perdent plus de 50’000 dollars par jour. Ils essaient de réduire les coûts, de limer partout où cela est possible pour tenter de maintenir un équilibre précaire, mais ils continuent à perdre de l’argent.

L’un d’entre eux serait même en grande difficulté...

La compagnie Massoel, basée à Genève, est la plus fragile. A tel point que le Conseil fédéral a mis en gage l’un de ses bateaux pour se garantir d’une faillite. Nous n’en sommes pas là, mais la Confédération a les comptes de Massoel sous les yeux et j’ai entendu dire qu’elle avait essayé de renégocier les salaires des marins à la baisse. Berne, qui se couvre en cas de faillite éventuelle d’un armateur, c’est tout de même du jamais vu dans toute l’histoire de la marine suisse!

Pas d’embellie économique à l’horizon?

Non. Et le problème, c’est que les armateurs ne savent pas jusqu’à quand va durer la crise. Ils espéraient que le creux de la vague serait atteint en 2017, mais rien n’est sûr…

Malgré cet avis de tempête, il n’y a jamais eu autant de navires battant pavillon helvétique... Etonnant, non?

C’est vrai! Les armateurs ont construit énormément ces dernières années, car ils pouvaient – grâce au cautionnement de la Confédération – construire moins cher, puisque les banques leur octroyaient des prêts à des taux favorables. Aujourd’hui, on peut se demander si ce n’était pas une vision à courte vue, sachant qu’il y a une crise et pas assez de marchandises à transporter.

La Confédération soutient la marine suisse via un crédit-cadre de cautionnement qui arrivera à échéance en juin 2017. Beaucoup pensent que le Conseil fédéral ne le renouvellera pas. C’est votre avis?

Je ne sais pas, je ne suis pas dans la peau du Conseil fédéral. On attend un rapport de Johann Schneider-Ammann pour cette année encore. Il dira alors si oui ou non Berne continue de soutenir la marine suisse.

Dans son interpellation, qui devrait être discutée cette semaine au Conseil des Etats, Pirmin Bischof (PDC/SO) semble, lui, penser que le Conseil fédéral a déjà fait son choix...

Ce parlementaire a l’air bien informé de la situation et semble penser en effet que le cautionnement ne sera pas renouvelé. A travers son interpellation, on sent très bien que c’est la voix des armateurs suisses qui s’exprime…

Que se passerait-il si ce crédit de cautionnement tombait à l’eau? Notre flotte sombrerait-elle corps et biens?

Pas tout de suite. Le cautionnement déploie encore ses effets pendant quinze ans. Mais à long terme, oui. Si Berne ne soutient plus financièrement la marine, il n’y a plus aucune raison pour que les armateurs conservent le pavillon suisse. Il pourrait disparaître et ça m’attriste.

On peut aussi se demander si la flotte suisse, créée pour assurer notre approvisionnement en cas de crise ou de guerre, a encore une raison d’être...

Les temps ont changé, oui. Il y a d’autres sources d’approvisionnement qu’à l’époque et ce n’est pas la marine suisse qui sauverait notre pays de la famine comme ça a été en partie le cas lors de la Seconde Guerre mondiale. Je n’ai donc pas l’impression que cet argument porte encore. 

*Disponible sur www.exlibris.ch

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mike Gorsky