Archives
1 août 2016

«L’impact de la spiritualité dans le domaine de l’addiction est avéré»

Jacques Besson, professeur au CHUV, recourt à la méditation pour traiter les dépendances. Une manière efficace de rompre les automatismes de ces maladies de civilisation en prenant de la hauteur et en se dépassant soi-même.

le professeur  Jacques Besson en train de méditer, les mains jointes et les yeux fermés
Pour le professeur Jacques Besson,la spiritualité dansson sens large est avant tout une aide dans notre quête de sens.

Pourquoi peut-on parler à propos des addictions de «maladies de civilisation»?

A Auschwitz où il avait été déporté, le psychanalyste Viktor Frankl a beaucoup observé comment les gens survivaient, comment ils pouvaient s’accrocher à la vie, donner du sens à ce qui se passait. Il en a conclu que si cette volonté de sens est brimée, si ce besoin de sens est refoulé, alors on produit des névroses.

Non pas des névroses individuelles, mais plutôt des névroses de civilisation, caractérisées selon lui par trois éléments: l’agression, la dépression et l’addiction.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à ces questions?

Les rapports entre la matière et l’esprit m’ont toujours passionné. Lors d’un de mes premiers postes de médecin psychiatre, à la résidence de l’Armée du Salut, j’ai réalisé que l’alcoolisme était une galaxie très complexe.

Avec des aspects biologiques, génétiques, psychologiques, des liens avec la dépression, les antécédents familiaux, et une dimension sociale et culturelle qui sautait aux yeux.

Les drogues ont toujours existé. Pourquoi cela devient-il un problème majeur?

Certes, la question des substances psychoactives accompagne l’humanité depuis son apparition. Mais les chamans étaient à la fois prêtres et médecins et les substances étaient utilisées dans un cadre culturellement très codifié, fait de rituels.

On les utilisait pour communiquer avec les dieux, pour donner du sens. L’usage s’est peu à peu appauvri

Comment cela?

Par les neurosciences, l’électrophysiologie, la génétique, la neuroimagerie mais aussi par les psychothérapies qui travaillent sur le rétablissement du lien et du sens. En 1935, un médecin et son patient, tous deux alcooliques, créent les Alcooliques Anonymes, un mouvement fondé sur ce principe: arrêter de boire en se remettant à une puissance supérieure. Ils reçurent une lettre de Carl-Gustav Jung leur rappelant que «spiritus» en latin voulait dire à la fois l’esprit et l’alcool et que les alchimistes avaient cette formule: «Spiritus contra spiritum».

L’alcool détruit l’esprit et en même temps c’est par l’esprit qu’on va guérir l’alcoolisme.

De quelle spiritualité parle-t-on ici?

On peut la définir comme une quête de soi, de l’univers, pour créer des liens et donner du sens à la vie.

On peut avoir une spiritualité profane, une spiritualité dans la nature, dans les sciences, dans les arts, une spiritualité poétique, musicale

Et les religions proprement dites?

Elles sont la réponse institutionnelle à ce besoin naturel, universel. Une réponse construite, avec des traditions, des rituels, des dogmes, des grands médiateurs plus ou moins rayonnants comme Jésus, Bouddha, Mahomet, qui permettent à cette institution culturelle qu’est la religion de répondre aux besoins naturels et universels des humains.

Quel genre de spiritualité utilisez-vous avec vos patients?

Pour faire de la bonne médecine, il faut avoir une vue globale du patient, ce qui recouvre aussi bien des éléments biologiques, psychologiques, socioculturels que spirituels.

Ce n’est pas nous qui faisons de la spiritualité avec les patients, mais nous explorons avec eux s’ils ont des ressources qu’ils pourraient utiliser dans leur milieu, leur réseau.

Et à quoi cela sert-il?

On peut définir l’addiction comme un trouble du contrôle dans la consommation de substances, malgré les conséquences négatives et avec une automatisation. Quand vous apprenez à conduire une voiture, vous êtes très concentré, mais quelques années plus tard, vous le faites sans y penser. Ces circuits censés nous aider à automatiser ce qui est acquis et nous permettre de passer à de nouvelles choses, l’addiction va s’en servir. On constate une automatisation dans la consommation d’alcool, de drogues, de médicaments, de jeux de hasard. C’est le fumeur qui allume sa cigarette alors qu’il en a déjà une qui se consume sur le cendrier.

La spiritualité peut agir là-dessus en nous faisant prendre conscience de cette perte de contrôle, en essayant de rétablir la démocratie dans l’appareil psychique, là où la drogue et l’alcool avaient amené de la dictature.

Comment cela se traduit-il?

Par exemple, au lieu d’en avoir marre de boire de l’alcool, on aura tout à coup marre d’en avoir marre de boire de l’alcool. La spiritualité est un opérateur de ce changement de niveau. La neuroimagerie a montré tous les circuits cérébraux qui sont impliqués dans l’assouplissement et le retour à l’autonomie que procure la méditation. Et aussi que la méditation en pleine conscience diminue l’envie de consommer des drogues ainsi que l’angoisse. Dans l’être humain qui ne va pas bien, qui ne voit pas de sens à sa vie, se produit une angoisse fondamentale.

Si la civilisation ne sait pas gérer cette angoisse, y répondre, elle risque de produire de l’automédication. Par l’alcool, les médicaments, les drogues.

Médecine et spiritualité, le couple n’a pas toujours été proche…

Il y a eu longtemps un grand fossé entre les deux. Avec un double risque de réductionnisme: un réductionnisme scientifique d’un côté, qui dit tout ça c’est dans le cerveau, et un réductionnisme spirituel de l’autre, qui dit tout ça c’est dans l’esprit.

On avait besoin de passerelles, de recherches qui créent des liens, qui montrent par exemple que la méditation produit du changement neuronal,

Vous citez le philosophe Michel Serres, disant qu’en 1968, pour faire rire les étudiants, il leur parlait de religion et pour les intéresser, de politique, et qu’aujourd’hui c’était l’inverse. Comment l’expliquer?

La spiritualité est devenue un sujet qui intéresse tout le monde. Les gens savent compter: la priorité de santé publique numéro un dans le monde désormais, c’est la santé mentale. Or, on ne peut pas mettre un thérapeute individuel derrière chaque trouble mental. Et on se dit que cette histoire de méditation en pleine conscience, c’est quand même intéressant pour traiter le burn-out, le stress, la dépression.

On n’en est qu’au début, ça ne peut que prendre de l’ampleur: quand vous ajoutez le vieillissement aux dépressions, addictions et agressions, vous arrivez à la moitié de la population souffrant de troubles mentaux.

Vous dites souvent que la spiritualité et l’addiction sont les deux faces d’une même monnaie. En quoi?

L’addiction serait une impasse du sens et du lien alors que la spiritualité serait un lien et un sens possible à explorer.

Nos recherches ont montré que la plupart des dépendants aux drogues dures ont été abusés ou maltraités dans leur enfance.

Comment orientez-vous les patients en matière de spiritualité?

On utilise des petits questionnaires: à quoi croyez-vous? Faites-vous partie d’une Eglise? De mouvements spirituels? D’un groupe? Méditez-vous? Pratiquez-vous personnellement? Il faut savoir par exemple que d’après les sociologues des religions de la faculté de Lausanne, 80% des Vaudois prient tous les jours. Un autre chiffre indique que 80% des patients aimeraient parler de spiritualité, de sens avec leur médecin, mais que 80% des médecins, eux, ne souhaitent pas en parler. Ils sont mal équipés pour investiguer ces questions, et sans doute aussi un peu frileux.

Ou simplement considèrent-ils que ce n’est pas leur domaine…

Je pense qu’il y a trois dimensions en médecine: la dimension physique, cellulaire et moléculaire, ce qu’on fait pour les cancers par exemple. Ensuite il y a le niveau psychique, psychologique, psychosocial: c’est la dimension relationnelle psychothérapeutique, le travail sur la dépression.

Et je crois, avec le dalaï-lama, qu’il y a un troisième étage de la médecine et qui est peut-être d’ailleurs le premier: c’est la dimension spirituelle qu’il s’agirait de retrouver

Vous utilisez aussi le concept de cohérence. Que vient-il faire là?

La médecine est très préoccupée par la patho­genèse. Autrement dit, les médecins s’occu­pent beaucoup des causes de maladies, et ils ont bien raison. Mais il y a une autre façon de voir les pathologies de civilisation.

C’est un sociologue médical, lui aussi rescapé d’Auschwitz, Aaron Antonovsky, qui a inversé la perspective en parlant de salutogenèse: au lieu d’étudier les causes de la maladie, on étudie les causes de la santé.

Comment ça?

Si vous ne comprenez rien à ce qui se passe et pensez que rien n’a de sens, vous êtes fichu. La prière de la sérénité chez les Alcooliques Anonymes travaille d’ailleurs là-dessus:

Seigneur, donne-moi la sérénité d’accepter ce qui ne peut pas être changé, le courage de changer ce qui peut l’être, et la sagesse de bien faire la différence entre les deux.»

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Aline Paley