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31 mars 2014

La mémoire collective et l’urbanisme

Vincent Kaufmann regrette que l'urbanisme contemporain soit souvent celui de la table rase.

Vincent Kaufmann, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et directeur du 
Laboratoire de sociologie 
urbaine.
Vincent Kaufmann, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et directeur du 
Laboratoire de sociologie 
urbaine.

Je n’avais plus passé le pas de porte de ce café depuis plus de vingt ans, et d’un coup, l’époque où, comme collégien, je venais sécher les cours sur la terrasse me revint en mémoire. Il faut dire que l’endroit n’a pas changé, ou presque. Un bâtiment d’un étage sur rez, en retrait de la rue, datant du début du XXe siècle, avec de vieux marronniers et une terrasse qui donne sur un jardin. Aux murs, des anciennes photos du quartier, notamment avec un tramway qui serpente entre des fermes. L’architecture du lieu n’a rien d’exceptionnel, mais c’est un lieu de mémoire collective.

Alors que tout a changé dans le quartier, ce café demeure. C’est une sorte de repère, une bouée, une preuve que l’urbanisation est ancienne, un reste. Les traces comme ce café sont importantes pour un quartier, et même pour les nouveaux habitants, pour qu’ils puissent s’y sentir bien. N’est-il pas difficile de s’attacher à un quartier où tout est neuf? Où la patine du temps n’a pas encore pu faire son œuvre?

En discutant avec la patronne des lieux, j’apprends que le café va disparaître, qu’un grand projet immobilier concernant tout le quartier va prochainement être construit ici et que tout va être démoli: le café, le jardin, les arbres et les vieilles maisons alentour, dans un périmètre de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés.

L’urbanisme contemporain est souvent celui de la table rase. Il peine à intégrer des ingrédients préexistants et le résultat est une production urbaine normée, standardisée, souvent très performante en termes énergétiques, mais finalement très banale. Où est passée la vie? La ville, c’est la diversité, non? Les contrastes, les surprises et le charme du non planifié… Mon regard s’évade sur les immeubles d’en face, récents. Ils ont trois étages sur rez, sont perpendiculaires à la rue, avec ces sorties de garage proéminentes… Il y a du travail, beaucoup de travail…

© Migros Magazine - Vincent Kaufmann

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Vincent Kaufmann