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15 décembre 2012

La Mère Noël, c’est elle!

Depuis vingt-sept ans, Andrée Bérod organise à Monthey un resto du cœur pour les esseulés le 24 décembre. Une promesse faite à son père est à la base de cette belle histoire.

Andrée Bérod
Même si Andrée Bérod est diminuée dans sa santé, elle reste ferme dans sa générosité.

Le vingt-septième. La veille du prochain Noël, ce sera le vingt-septième «Resto du cœur» que la Montheysanne Andrée Bérod organisera. Du cœur, il lui en faudra, elle qui à 82 ans ne se déplace plus qu’à l’aide d’un déambulateur s’est à peine remise de deux cancers et ne peut se nourrir qu’au goutte-à-goutte. «Au plus gros voyou de la terre je ne lui souhaiterais pas ça.»

Mais Andrée en a vu d’autres. A 24 ans elle perd son mari dans un accident de moto – «je l’ai vu la tête ouverte, le crâne qui tombait devant moi» – et se retrouve seule avec deux enfants de 3 ans et demi et 2 ans: «Et pas un sou des assurances.» Ni une ni deux, quatre jours plus tard, elle se présente pour un emploi de fille de salle dans un établissement de la place. Une profession qu’elle exercera pendant vingt-cinq ans.

En 1985, elle découvre à la télé l’opération «Restos du cœur», lancée par Coluche. C’est le déclic, et le rappel d’une promesse qu’elle avait faite à son père:

si elle parvenait à s’en sortir seule, juré, elle aiderait les plus pauvres qu’elle.

L’album photo d’Andrée Bérod compte des centaines de clichés et autant d’histoires d’hommes et de femmes qui n’ont pas passé Noël seuls grâce à la Valaisanne. (Photo: DR)
L’album photo d’Andrée Bérod compte des centaines de clichés et autant d’histoires d’hommes et de femmes qui n’ont pas passé Noël seuls grâce à la Valaisanne. (Photo: DR)

Le lendemain de l’émission la voilà déjà lancée avec une amie dans une tournée des encaveurs pour recueillir des dons en nature.

Le premier Noël du cœur organisé par Andrée est modeste: une quinzaine de personnes se ressemblent dans un bistrot de Massongex.

Il y avait aussi un enfant, pour lequel j’ai du dénicher un cadeau en catastrophe.

Puis la manifestation se déplace à Monthey et grandit: dès la deuxième année deux cents personnes se pressent autour de la Mère Noël le soir du 24 – gens âgés, chômeurs, esseulés, bas revenus.

Andrée Bérod: «Le riche, le milliardaire, je le plains de tout mon cœur. Plus ils en ont, plus ils en veulent. Moi je dis que ce sont des ramasse-pelles.» (Photo: DR)
Andrée Bérod: «Le riche, le milliardaire, je le plains de tout mon cœur. Plus ils en ont, plus ils en veulent. Moi je dis que ce sont des ramasse-pelles.» (Photo: DR)

En 2008, sa santé se dégrade, voilà Andrée atteinte d’un cancer et pour la première fois elle n’est pas en mesure d’organiser son resto du cœur. Elle raconte qu’elle «en aurait pleuré la moitié de la nuit», tellement elle se «sentait coupable». L’année suivante, bien que diminuée et ne pouvant déjà plus se déplacer, elle remet ça. Un an plus tard encore, les 25 ans du resto montheysan du cœur sont fêtés.

Andrée peut compter sur une dizaine de bénévoles et se débrouille tant bien que mal, pour trouver la salle, les petits cadeaux pour chacun – obtenus par un patient démarchage chez les commerçants du coin – organiser le repas, dénicher un accordéoniste, écrire des lettres – elle en envoie tout de même près de six cents – pour récolter des dons.

Elle commence en général à s’y prendre quatre à cinq mois à l’avance. Pour les dons, les plus fidèles, assure-t-elle «sont des Italiens. Pour eux Noël, la famille c’est très important». De l’argent il en faut bien. Le festin d’Andrée n’a rien en effet d’un brouet de charité. Buffet froid, buffet chaud, commandés chez un traiteur: «C’est des menus à 30 ou 40 francs, sans le vin, servis sur des tables joliment mises.»

Andrée le dit et le redit, Noël n’est «pas une fête comme les autres. Ce soir-là tout vous revient. Quelqu’un par exemple qui a peut-être enterré sa femme, ou ses enfants et qui est seul, tout lui revient.» (Photo: DR)
Andrée le dit et le redit, Noël n’est «pas une fête comme les autres. Ce soir-là tout vous revient. Quelqu’un par exemple qui a peut-être enterré sa femme, ou ses enfants et qui est seul, tout lui revient.» (Photo: DR)

Ses hobbies sinon, elle les résume en quatre mots: «chats, famille, cuisine et crochet.» Ah le crochet! «J’inventais des choses miraculeuses. Maintenant je peux plus.» Quant aux chats, elle en a toujours eu, «depuis toute petite. Je viens d’en enterrer un, c’était un persan que j’ai gardé seize ans, qu’est-ce que j’ai pu pleurer.»

Heureusement il lui reste Titi qui passe furtivement et préfère la solitude glacée du balcon à la compagnie d’intrus. Mais les restos du cœur demeurent bien sûr, pour elle,

la plus belle des choses. Vingt-six années de bonheur. C’est ma vocation, c’est mon dada, c’est ce qui me fait vivre.

Donner, pour elle, est «la plus belle des joies. Ecouter les gens qui sont malheureux.»

Andrée aime aussi rappeler que tout ça n’est pas une histoire ni une question de pauvreté. Que Noël, «c’est une fête pour tous les humains, riches comme pauvres.» Ce qui ne l’empêche pas d’ajouter aussitôt: «Le riche, le milliardaire, je le plains de tout mon cœur. Plus ils en ont, plus ils en veulent. Moi je dis que ce sont des ramasse-pelles.»

«Ni pour les pauvres ni pour les riches mais pour tout le monde»

Pas évidente, la conclusion s’impose pourtant d’elle-même: «Mon souper de Noël c’est ni pour les pauvres ni pour les riches, c’est pour tout le monde.» Et d’énumérer lentement:

Les gens qui sont seuls, l’AI, les gens en chaises roulantes, tous ceux qui souffrent de la solitude... on me traite parfois de grenouille de bénitier. Je préfère ça plutôt qu’on dise que je suis une salope. Et puis ça sert à quoi d’être mauvais? A la fin tu le paies.

Car Noël, Andrée le dit et le redit, n’est «pas une fête comme les autres. Ce soir-là tout vous revient. Quelqu’un par exemple qui a peut-être enterré sa femme, ou ses enfants et qui est seul, tout lui revient.»

A ceux qui lui suggèrent – et il y en a – que les gens qui viennent à son repas de Noël seraient surtout des profiteurs, Andrée rétorque: «Non, c’est la solitude qui les pousse.» Elle évoque, dans la foulée, «un pépé qui est venu pendant dix-huit ans. Quand il est mort, ah ça m’a fait mal.»

Au moment de prendre congé, Andrée d’une voix ferme et décidée, résume la situation:

Il faut pas que je meure, ça serait la fin des haricots pour mon resto du cœur.

Auteur: Laurent Nicolet