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9 février 2015

La mi-hiver à Taveyanne

En raquettes de la Barboleuse à Villars-sur-Ollon (VD), en passant par le hameau historique de Taveyanne. De quoi marcher en chantant avec le poète Juste Olivier.

La grande quantité de neige tombée la veille offre aux randonneurs une page blanche où écrire leurs pas.
La grande quantité de neige tombée la veille offre aux randonneurs une page blanche où écrire leurs pas.

On va faire la trace aujourd’hui, ça va être superbe!», lâche Mathias Michel, accompagnateur en randonnée. En effet, il est tombé plus de vingt centimètres de neige fraîche pendant la nuit. Et quand on descend du bus à la Combe du Scex, station terminus juste au-dessus de La Barboleuse (VD), la nature semble respirer au ralenti.

Mathias Michel, accompagnateur de randonnée.
Mathias Michel, accompagnateur de randonnée.

Le temps d’enfiler les raquettes et nous voilà partis! Dernière précaution, s’équiper d’un détecteur de victimes d’avalanches (DVA). Vraiment nécessaire pour une rando pépère? «Une balade en raquettes n’est pas une promenade sur un trottoir. Même si le sentier est balisé, il n’est pas sécurisé», précise Mathias Michel. Autrement dit, même si le DVA n’est pas toujours indispensable, il convient à chaque fois de se renseigner avant de partir en balade: vérifier l’itinéraire sur une carte, contrôler la météo, l’enneigement et bien sûr les risques d’avalanche. Et savoir renoncer en cas de brouillard, par exemple.

Le chemin, piqueté des fameux panneaux roses «itinéraire raquettes», commence par monter légèrement, traverse les pistes de ski de l’Alpe des Chaux, avant de s’enfoncer dans la forêt. L’ambiance se fait aussitôt bucolique, troncs mouchetés de blanc comme de belles robes à pois. «Avec ses feuillus et ses sapins rouges ou épicéas, vous avez ici une forêt typique des Alpes vaudoises», commente le guide. A voir les coulées de sève, ça et là sur les écorces, les pics s’en sont donné à cœur joie. Mais peu de traces sur le manteau blanc du sous-bois, aucune bête à poil ou à plume à l’horizon, si ce n’est, de temps en temps, un skieur qui file entre les souches. «Les animaux se tiennent à la chotte (ndlr: à l’abri). Mais demain, s’il ne reneige pas, ce sera blindé de traces de pas!»

On imagine le lièvre roulé en boule, les renards furetant au pied des sapins, les chevreuils immobiles, leurs bois entremêlés aux branches. Un gypaète pourrait traverser le ciel bas. Mais les chances de le voir aujourd’hui sont faibles: ce vautour a besoin des thermiques pour voler et de visibilité. Seules les notes stridentes d’un accenteur alpin ou d’une mésange festonnent le silence.

Une terre de légende, de tradition et de guerre

Après une heure quarante-cinq de marche facile, à plat dans le sous-bois, on sort soudain du couvert. Dans le fond de la combe, on aperçoit alors les toits de Taveyanne, hameau d’une trentaine de chalets, situé sur une réserve naturelle. Il faut dire que le site a son charme et son histoire. Adossé au massif des Diablerets, le village est encerclé de murailles, où l’on peut même voir, longue fissure sombre dans la paroi, la Porte du Diable. «On trouve des nodules de grès, morceaux de pierre parfaitement ronds, détachés du massif. De quoi alimenter la légende qui veut que le diable joue aux quilles dans les montagnes…», sourit Mathias Michel.

A mi-pente, la jeune barbe des vernes constitue l’habitat des tétras-lyres (lien vers le film Les pas chassés du tétra-lyre) Une bonne raison pour ne pas sortir des pistes balisées au risque de déranger la faune. En quelques pas de raquettes, on atteint Taveyanne, 1650 m, village fantôme en hiver: volets fermés, terrasses recouvertes de neige, les habitations en madrier et toits de tavillons semblent se serrer les coudes. Mais il faut imaginer que c’est là, sur la place du village, que chaque premier week-end du mois d’août se tient la fête de la Mi-été. Il faut imaginer les chapeaux de paille qui tournent dans le soleil, les rhodos qui moutonnent au pied du Culan et les villageois heureux de danser le Picoulet. Une fête pastorale qui marquait autrefois la mesure du beurre et du fromage, mise en chanson par Juste Olivier en 1869 déjà, et qui perdure plus d’un siècle plus tard.

Mais aujourd’hui, la fontaine est muette et la place du village a disparu sous une épaisse pelisse de neige. C’est dans ce décor paisible que s’est jouée aussi une page sanglante de l’histoire au cours de l’hiver 1797-1798: la guerre du Haut-Pays. Qui a vu les troupes napoléoniennes et les révolutionnaires vaudois affronter les Ormonans, partisans de l’occupation bernoise. Une bataille qui n’a servi à rien, puisqu’une année plus tard, le canton de Vaud était libéré du joug bernois…

On quitte les lieux à regrets. Mais très vite, on se prend au jeu de la descente. Sensation de liberté, de voler en dévalant la colline intacte, une vraie page blanche où écrire ses pas. Les raquettes brassent la neige légère comme une essoreuse. On croise la piste de fonds au lieu-dit «Couffin», puis un défilé de sapins endimanchés semble attendre le promeneur. Le décor devient franchement pittoresque, avec sur la gauche les méandres de la Gryonne, qui serpente entre les glaces et au-dessus de la tête les arceaux des branches où pendent d’incroyables lichens. «C’est la plus belle histoire de la nature! Les lichens fruticuleux sont le fruit de l’union entre une algue et un champignon», souligne Mathias Michel.

On suit la piste, entre les dunes de neige et des odeurs de cuir fauve qui flottent dans l’air cristallin. Au sol, des traces d’écureuil et de renard encerclent les troncs, mais on ne verra rien ce jour-là. Pas la moindre touffe de poils. Le chemin s’incurve comme un berceau sous les épicéas avant de rejoindre la route du col de la Croix. La fin de la rando sera moins magique: quelque 3,5 km sur la route damée, avec l’impression de faire du surplace pour peu qu’il y ait du brouillard. Mais pour se donner du courage, on pourra toujours faire une pause à la buvette de la Verneyre, ouverte tous les jours jusqu’à fin mars. De quoi se sustenter autour d’une roborative croûte au fromage ou craquer pour une jalousie aux pommes maison. Et repartir à fond les raquettes!

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens