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8 septembre 2016

La montagne à remonter le temps

Entre le col de la Poreyrette et le col des Essets, au-dessus d’Anzeindaz (VD), la roche est un véritable musée de fossiles marins. Parcours de 100 millions d’années en quelque trois heures de marche.

Mieux vaut sortir la loupe... Ici, le géologue Thierry Basset penché sur un calcaire 
à nummulites, 
des micro­fossiles de 35 millions d’années.
Mieux vaut sortir la loupe... Ici, le géologue Thierry Basset penché sur un calcaire à nummulites, des microfossiles de 35 millions d’années.

Randonner en compagnie d’un géologue, c’est prendre le temps. Et c’est assurément changer d’ère! Aussi faut-il s’attendre à voyager plus vite qu’avec une DeLorean entre les différents cycles de la Terre, parcourir des millions d’années entre deux calcaires.

Tous les paysages ont une quatrième dimension, celle du temps. Et tous les cailloux ont une histoire à raconter»,

lance d’emblée Thierry Basset, géologue et vulcanologue, habitué à emmener les curieux en promenade aux quatre coins de la planète.

Le massif des Diablerets est fait de calcaire et de marne.
Le massif des Diablerets est fait de calcaire et de marne.

Ce jour-là, sur le plateau d’Anzeindaz (VD), on se prend alors à regarder le massif des Diablerets avec d’autres yeux, à s’émouvoir soudain de sa fragilité. «C’est un massif très instable. Les roches sédimentaires, formées de calcaire et de marne, sont très friables, d’où les nombreux éboulis.»

Le destin des montagnes est de disparaître», observe stoïquement le géologue.

Mais pour l’heure, elles sont toujours là et il s’agit de les approcher. On tourne donc le dos à la Quille-du-Diable, direction les pâturages de velours scintillant. Le temps d’enjamber un petit pont, de laisser les vaches sur le plancher herbeux et on attaque la montée jusqu’à la cabane Barraud.

Lieu à tremblement de terre

Vingt minutes à peine suffisent à atteindre le refuge aux volets verts. On quitte alors le chemin de rando balisé rouge et blanc pour suivre, sur la droite, un sentier de verdure qui file à flanc de colline. Direction: le col de la Poreyrette. Scabieuses, orchis vanillés et gentianes pourpres se dressent dans un silence total à peine rayé par les chocards. Et puis, le paysage change peu à peu, se couvre de creux et de bosses, qui rendent la progression plus difficile. «Il vaut mieux faire cette balade par beau temps et bonne visibilité. C’est plein de trous à cause du sol calcaire. Une roche qui se casse quand on la stresse et se fait dissoudre par l’eau de ruissellement», explique Thierry Basset.

Bel échantillon de calcaire à orbitolines, dont 
la densité forme des strates dans la roche.
Bel échantillon de calcaire à orbitolines, dont 
la densité forme des strates dans la roche.

D’où les nombreuses dolines qui percent le terrain, comme des puits de sorcière, et les lapiaz, gigantesques dalles de calcaire ravinées par l’érosion. Soudain, le géologue s’arrête devant une grande crevasse aux parois étrangement lisses: «C’est ce qu’on appelle un miroir de faille, signe que c’est un lieu à tremblement de terre. Il est rare d’en voir des aussi beaux à l’air libre, colorés en orange par l’oxyde de fer.»

On reprend le chemin, qui continue de slalomer entre les dolines, ce qui demande une attention accrue pour ne pas se tordre les chevilles. Sûr que, pour Thierry Basset, chaque pierre parle mieux qu’un livre ouvert. «Comme tout est lié, je regarde aussi certaines plantes qui me donnent des indications sur la géologie», dit-il en pointant des rhododendrons ferrugineux, preuve qu’ici le calcaire contient de la silice.

Un cimetière de mollusques

A l’approche du col apparaissent soudain davantage de marnes, des roches feuilletées d’argile que le géologue commence à regarder de plus près. «C’est ici que l’on peut voir des fossiles de gastéropodes et de bivalves. C’est un vrai cimetière à mollusques qui ont 35 millions d’années.» Mais oui, une fois l’œil averti, on repère çà et là sur le sentier des débris et des arrondis de coquilles de l’ère tertiaire. Mais comment, des animaux marins au sommet des Alpes? Oui, puisqu’à cette époque-là les Alpes n’existaient pas encore et qu’une partie du continent était recouverte par une vaste étendue de mer…

Bivalves et gastéropodes: au tertiaire, les Alpes n’étaient qu’une vaste mer.
Bivalves et gastéropodes: au tertiaire, les Alpes n’étaient qu’une vaste mer.

En quelques pas, on remonte encore le temps pour sauter à pieds joints à l’ère secondaire. Et voilà que le géologue s’agenouille devant une pierre, loupe au poing. «C’est un calcaire à orbitolines, des microfossiles d’unicellulaires qui vivaient au fond de la mer il y a 120 millions d’années.» A l’œil nu, le promeneur n’y voit que du feu…

Au col, le paysage s’ouvre sur un gouffre majestueux, le vallon de la Vare. Panorama grandiose avec ses plissements, son verrou glaciaire, ses nappes vertes qui s’avancent comme des vagues sous le massif du Muveran. L’endroit est parfait pour pique-niquer à hauteur d’oiseau, adossé à une falaise karstique.

Curiosité géologique: un miroir de faille à l’air libre.
Curiosité géologique: un miroir de faille à l’air libre.

«Et en plus, les montagnes voyagent... Le plus souvent, elles ne sont pas là où elles se sont sédimentées, mais ont été poussées sur une trentaine de kilomètres lors de la formation du relief alpin.» C’est le cas de la nappe de Morcles, composée des sommets de l’Argentine, du Muveran jusqu’au Haut-de-Cry, qui n’est en fait qu’un seul et immense plissement, que l’érosion a ensuite découpé en plusieurs dents.

La montagne qui bouge et qui parle

On repart le long de La Corde, un petit sentier qui danse raisonnablement sur la falaise pour redescendre sur le col des Essets. Clou du spectacle: le calcaire à nummulites. «Il y a 35 millions d’années, on avait ici une mer type Bahamas, limpide, chaude et peu profonde. C’est pourquoi on trouve des fossiles de tapis algaires, de coraux et de nummulites, véritable marqueur temporel, puisque cet unicellulaire marin n’a vécu qu’à l’ère tertiaire», s’emballe Thierry Basset, couché sur un caillou.

Avec la loupe, on distingue mieux ces protozoaires striés de blanc en forme de grains de riz, qui affleurent désormais la roche. «On en trouve aussi au sommet du massif des Diablerets et en Egypte, puisque la pyramide de Khéops est construite avec du calcaire à nummulites!»

Voilà qui laisse pantois. Les ères se bousculent, les lieux se télescopent. On redescend sur Solalex, aussi minuscules et éphémères que les azurés qui voltigent entre les centaurées. Etourdis par la force de ces montagnes, qui sont loin d’être aussi immobiles et muettes qu’il n’y paraît.

© Migros Magazine | Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Gregory Collavini