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17 octobre 2011

La nature mise en oeuvre... d’art

Dans les bois de Givrins (VD) avec Gérald Mange, accompagnateur en montagne. Le temps de s’essayer au land art. Ou comment marcher en créant pour prolonger le rêve de la nature.

Gérald Mange
Gérald Mange, accompagnateur en montagne

Se balader en transformant la nature en oeuvre d’art. C’est le défi que Gérald Mange, 57 ans, lunaire et doux, propose à ses participants. Pour cet accompagnateur en montagne, qui a passé sa vie à avaler des étapes de randonnée, le land art est une autre façon de marcher. Au ralenti, en harmonie, sans aucun souci de performance. «On n’a pas besoin de faire beaucoup de kilomètres, il faut surtout une diversité de paysages. On peut même faire du land art en ville, en jouant avec les pavés ou les chaînes de barrière!» Pas de grande excursion aujourd’hui, donc, mais une petite boucle dans les bois de Givrins, sur les hauts de Nyon (VD).

On peut même faire du land art en ville.

L’homme ouvre la voie, suit le sentier forestier qui longe la Colline, un ruisseau moussu et chantonnant. Le land art lui est venu comme une évidence, puisqu’il faisait déjà de la sculpture en fibres naturelles, des poyas humoristiques, toujours avec un clin d’oeil au monde alpin. Alors, réaliser en plein air des créations éphémères, qui peuvent prendre deux minutes ou deux jours, avec les matériaux rencontrés au hasard des balades, ne pouvait que le séduire.

Gérald Mange chemine en observant, lit ce qui l’entoure, pointe des branchettes d’épicéa éparpillées au sol, «les restes d’un repas d’écureuil qui ne mange que le bourgeon». Raconte le sapin blanc persistant, qui fait un excellent bois de marine, et le sapin rouge du Risoux dont on fait les instruments de musique et les sangles de vacherin. Sait faire démarrer des feux avec de la poudre d’amadouvier, le champignon orangé qui pousse sur les troncs d’arbres.

Une branche de bois clair et des feuilles de lierre forment la première œuvre du jour.
Une branche de bois clair et des feuilles de lierre forment la première œuvre du jour.

Oui, la nature lui parle intimement, et surtout l’inspire, infini décor dont il joue à volonté. «On peut mettre en scène des faînes et en faire des personnages, ou transformer des pives en lutins avec un simple chapeau de campanule. Les enfants adorent, ils sont très vite dans le land art», dit-il en mâchonnant une feuille d’ortie.

De la matière, même en hiver

Mais aucune idée préconçue ni matériel importé. Dans son sac à dos, seul un écheveau de ficelle de chanvre biodégradable pour la construction d’éventuels mobiles. «Tout est intéressant, j’aime travailler en toute saison. Même en hiver, c’est fabuleux, on peut jouer avec la glace, la neige, la transparence. Le land art, c’est s’approprier le milieu, observer de façon plus pointue, toucher, sentir et utiliser des matériaux in situ.»

Il s’arrête au bord du ruisseau, sous la lumière frémissante des hêtres et des frênes. La première oeuvre du jour sera aquatique. Il installe une branche de bois à fleur d’eau, façon barrage. Puis dispose, à la surface du courant, des feuilles de lierre. «Elles sont veinées et ça donne une structure, un élément graphique quand on les pose sur l’eau sombre.»

Recherche de contraste, jeux de formes et moment de patience aussi. Les gestes sont répétitifs, cueillir feuille après feuille, et l’esprit vagabonde. «Peu importe le résultat. Si on n’a pas un sens artistique aigu, ce n’est pas grave. L’important est d’être en nature et d’approcher les éléments.»

Une fois l’oeuvre terminée, il lui donne toujours un nom. Celle-ci s’appellera «Rivalierre», contraction de rivière et de lierre. Et ne sera immortalisée que par la photo. «Dans une société où on veut tout garder, tout s’approprier, là on participe à un petit moment de création et ça s’arrête là. On peut y consacrer des heures et tout s’efface après.» Leçon d’humilité, de dépouillement que cette présence légère de l’homme, qui déplace à peine, crée en passant, aménage un rythme, une couleur, délicatement compose un tableau. Non, moins qu’un tableau, une oeuvre vivante qui partira avec le vent, le courant, la pluie ou sous les semelles des marcheurs.

Une nouvelle oeuvre prend forme en pleine nature, cette fois à l'aide de glands, verts, bruns, bigarrés.
Une nouvelle œuvre prend forme en pleine nature, cette fois à l'aide de glands, verts, bruns, bigarrés.

Le chemin traverse la rivière sur un pont de branches précaires et remonte dans la forêt. Là, sur la terre nue, Gérald Mange délimite soudain une surface, aplanissant le sol avec un bâton. La page à venir. Puis récolte des glands, qu’il range par couleurs. Et une nouvelle oeuvre commence. Il place les glands en spirale, sans précipitation, suivant le dégradé des couleurs, avec au centre un unique fruit rouge de cynorhodon. Comme un mandala. «Rouge Point» est né.

Une manière différente de percevoir la nature

Le land art, finalement, c’est une façon d’améliorer son regard, son ouïe. Tout est bon pour changer de focale, aiguiser la vue, une paire de jumelles tenue à l’envers ou une simple feuille de papier roulée en lorgnette. Une astuce qu’il utilise volontiers avec les enfants pour les amener à mieux prêter attention. On se prend à admirer une minuscule herbe découpée en dentelle de Saint-Gall, un fusain avec ses baies japonisantes. On imagine une oeuvre dans une rigole, un treillis, un trou d’arbre. Tout fait art. «Souvent quand on marche, on continue à penser à ses problèmes, et on ne voit rien. C’est pour ça que j’amène le land art en rando, pour que les gens commencent à se lâcher un peu et s’immergent vraiment dans la nature.» La petite boucle est terminée, retour au point de départ. Deux heures plus tard, et on n’a pas vu le temps passer.

Infos sur www.sakkado.ch

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens