Archives
18 mars 2013

La noix qui fait rigoler

Sachez qu'il vaut mieux être râpe avec votre noix de muscade! Sinon, gare à votre santé.

Les placards de cuisine recèlent des trésors insoupçonnés, pour ne pas dire proprement hallucinants. Elle n’a l’air de rien, petite, brune, bosselée. On la râpe sur les gratins ou les purées, dont elle relève le goût.

Pourtant, la noix de muscade cache bien son jeu. Elle a la sulfureuse réputation de provoquer des hallucinations, à haute dose. La drogue des prisonniers, c’est son surnom. Et pas de quoi en rigoler: elle est dangereuse. Plusieurs cas d’intoxication avec seulement 5 grammes ont été décrits à la veille des années 2000. C’est ce qu’on peut lire dans Tout savoir sur les plantes qui deviennent des drogues, écrit par le très sérieux professeur suisse en pharmacologie Kurt Hostettmann. Au Moyen Age, la visionnaire Hildegarde de Bingen – abbesse allemande, précurseur en médecine des corps et des âmes – préconisait déjà son usage (homéopathique) contre la mélancolie, associée à l’épeautre notamment, dans des recettes de biscuits joyeux. Euphorisante et aphrodisiaque, c’est ce qu’on en dit encore aujourd’hui.

Mais si la recommandation de ne pas dépasser la dose d’une demi-cuillère à café pour quatre personnes figure de nos jours sur les flacons de noix de muscade, ça n’a rien à voir. C’est qu’en plus de la fameuse myristicine, à l’origine des effets peu catholiques, le condiment contient aussi du safrol, une substance dont la concentration est soumise à une valeur limite dans l’Ordonnance suisse sur les substances étrangères dans les denrées alimentaires. Une sorte de pesticide naturel. Mais qui serait légèrement cancérigène chez le rat. Donc probablement aussi chez l’homme. On en trouve aussi naturellement dans la cannelle, le poivre noir ou le basilic.

Dans le genre épice stupéfiante, une poudre rouge qui devient jaune à la cuisson partage le trophée avec la muscade: le safran. Egalement hallucinogène à haute dose. Et abortif. Et mortel. Dieu merci, son prix exorbitant rend son usage plus dissuasif qu’une dose de cocaïne. Reste à fumer une bonne dizaine de grammes de peaux de bananes bien mûres et séchées. Dopamine, noradrénaline et sérotonine: le cocktail de neurotransmetteurs qu’elles contiennent pourrait insuffler un brin d’euphorie. Mais ça reste encore à prouver.

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Konrad Beck