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9 septembre 2013

La nouvelle loi sur les épidémies

Le ministre de la Santé Alain Berset en est convaincu: loin d’empiéter sur les libertés individuelles, la nouvelle loi sur les épidémies soumise en votation le 22 septembre permettra de mieux combattre les infections graves. «Une vaccination forcée reste inacceptable»

Portrait d'Alain Berset décontracté dans son bureau
Alain Berset 
est en charge 
du Département de l’intérieur 
depuis 2011.

Une nouvelle loi sur les épidémies, est-ce vraiment nécessaire?

Oui, car notre loi sur les épidémies date de 1970. En quarante ans, le monde a changé. Les gens sont plus mobiles, voyagent aux quatre coins de la planète. Les maladies transmissibles ont ainsi tendance à se déplacer beaucoup plus rapidement. Cela ne pose pas de problème dans le cas d’une grippe normale. En revanche, dans le cas d’une maladie très grave, la situation pourrait être beaucoup plus problématique.

Avez-vous des exemples?

En 2003, la grave pneumonie SRAS avait mis deux semaines pour se répandre sur les cinq continents. Et en 2009, la grippe H1N1 a suscité rapidement une grande inquiétude.

Mieux vaut être prêt à l’avance qu’être pris de court lorsque ce type de maladie survient.

Les cantons ont aujourd’hui déjà la possibilité de décréter l’obligation de vacciner. En centralisant la décision, ne donne-t-on pas trop de pouvoir à la Confédération?

Une telle décision ne serait pas de l’unique ressort de la Confédération, elle se prendrait en concertation avec les cantons. De plus, la nouvelle loi amène une triple restriction. Actuellement, les cantons ont la possibilité de décréter une vaccination obligatoire pour toute la population. A l’avenir, elle ne concernera qu’un groupe précis de personnes. Aujourd’hui, ces mêmes cantons ont la possibilité de décréter une vaccination obligatoire en l’absence de toute menace. A l’avenir, il ne sera possible de le faire qu’en cas de véritable danger pour la santé publique. Enfin, il est aujourd’hui possible pour les cantons de décréter une obligation sans aucune limitation de temps, alors que la nouvelle loi la restreint à une période donnée. Non, le problème est ailleurs;

ce qui manque à l’heure actuelle, ce sont des canaux de communication clairs de collaboration et de coordination entre les cantons et la Confédération pour faire face à une éventuelle épidémie.

Comme lors de l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu), en 2003, lorsque le Conseil fédéral a décidé d’interdire à la dernière minute l’accès à Baselword aux personnes venant d’Asie…

Oui, et nous en avons tiré les conséquences. La maladie s’était déclarée en Asie et le risque de propagation était considéré comme très élevé. Les gens en provenance d’Asie étaient déjà dans l’avion et les cantons de Zurich et de Bâle n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur les mesures à prendre. C’est cela que nous voulons mieux gérer. Les cantons eux-mêmes le souhaitent.

Les opposants dénoncent une atteinte à la liberté individuelle en réaction à l’obligation de vacciner contenue dans la loi. Que leur répondez-vous?

Une vaccination forcée reste inacceptable.

Qui sera concerné?

Par exemple les personnes travaillant dans certains secteurs spécifiques à haut risque des hôpitaux et étant en contact avec des nouveau-nés. Mais là encore, si ces personnes ne veulent pas être vaccinées, elles ne seront pas forcées de le faire.

Que se passera-t-il? Devront-elles arrêter de travailler?

Il appartiendra à l’hôpital de trouver une solution flexible qui leur permettra de ne pas entrer en contact avec des populations à risque. Une sage-femme pourrait par exemple être affectée à un autre département pendant la durée de la menace.

Les premiers sondages font état de 12% d’indécis et l’UDC vient de rejoindre les rangs des opposants. Ne craignez-vous pas que le «non» l’emporte?

Je crois qu’il faut avant tout pouvoir mener le débat. Notre rôle est très pragmatique: il est de tout mettre en œuvre pour protéger la population. Les cantons ont demandé la révision et je ne vois pas comment on peut argumenter contre une meilleure préparation et coordination en cas de crise, ce qui est souhaité par les principaux intéressés.

Pensez-vous que le peuple entendra vos arguments?

Je le pense. Vous savez, cette votation ne porte pas sur la relation au vaccin. La question qui est posée est «voulons-nous des procédures efficaces pour le jour où nous serons confrontés à une situation très dangereuse?» Le minimum que l’on attend d’un gouvernement est d’assurer la protection de la population.

L’opposition provient en grande partie de Suisse alémanique. Comment expliquez-vous ce clivage entre Romands et Alémaniques?

Je ne suis pas sûr que ce soit si clair, même si, effectivement,

il y a en Suisse alémanique davantage de scepticisme face à la vaccination.

Pour lutter il faut bien vacciner, non?

Pas dans tous les cas, il y a d’autres mesures possibles. Et lorsqu’une épidémie se propage, il n’existe souvent pas de vaccin, comme c’est le cas par exemple pour le SRAS. Ce qui est essentiel, c’est de pouvoir agir de manière optimale pour bien coordonner la réaction d’un pays face à une épidémie dangereuse. Et à ce niveau, nous pouvons faire mieux. Le jour où un tel cas se présentera, je veux pouvoir être en mesure de dire que l’on y a réfléchi auparavant et que nous sommes prêts à organiser le travail; c’est essentiel pour protéger la population.

Quelle est votre position personnelle par rapport à la vaccination? Vous êtes-vous par exemple fait vacciner contre la grippe A lors de l’épidémie de 2009?

C’est une question assez privée, mais je peux vous dire que je suis tout sauf un fanatique de la vaccination. Je ne me suis pas fait vacciner contre la grippe A, car je n’appartenais pas aux groupes à risques pour lesquels elle était recommandée: il s’agit là de ma liberté.

Alain Berset lors de l'entretien.
Alain Berset: «Notre rôle est de tout mettre en œuvre pour protéger la population.»

Les milieux pharmaceutiques ont souvent été accusés de faire de l’alarmisme et l’on se souvient des millions dépensés pour le Tamiflu. Comment s’assurer que la pharma n’influencera pas les décisions?

La vaccination restera un choix personnel. Quant à la question de savoir s’il faut acheter des vaccins ou non, la nouvelle loi ne change rien. Il s’agit d’une décision prise sur le plan politique, avec l’Office fédéral de la santé publique et des experts indépendants, dans l’intérêt de la population.

L’heure est aussi aux nouvelles primes maladie. Vous avez récemment laissé entendre que la hausse sera modérée. Vous confirmez?

Je n’ai pas d’information chiffrée précise pour l’heure, mais il paraît vraisemblable que les primes augmentent sans toutefois exploser.

Vous avez également mentionné que les assurés ayant opté pour un modèle de réseau de soins ou de médecin de famille verront leurs cotisations augmenter davantage…

Ces modèles de réseaux de soins permettent parfois de très forts rabais. C’est correct uniquement si ces rabais correspondent aux économies réalisées via ces modèles. Au-delà, cela n’est pas conforme à la loi, et les assureurs auront trois ans pour adapter leurs primes.

N’est-ce pas pourtant ce type de modèle qui est censé freiner l’augmentation des coûts?

Nous essayons d’encourager les modèles de réseau de soins et de médecin de famille non pas prioritairement pour une question de coût, mais pour une question de qualité.

L’assurance maladie est devenue l’une des principales charges du budget des familles. Y a-t-il un plafond que vous estimez infranchissable?

En effet, c’est une charge considérable. Pour certaines familles, il s’agit même de la plus importante. Les conséquences sociales et économiques qu’elles engendrent sont une vraie préoccupation. Et je pense que ce phénomène n’est pas sans limites.

Et pourtant les primes augmentent chaque année…

L’année dernière, la hausse moyenne des primes avec franchise à 300 francs était de 1,5%. D’autres choses augmentent dans cette proportion, on ne peut donc pas dire que c’est exceptionnel. Il faut aussi réaliser que ces hausses ne tombent pas de nulle part et reflètent la qualité du système de santé. Les coûts sont liés aux investissements que l’on fait. Que ce soit dans les hôpitaux ou les cabinets médicaux, vous avez souvent en Suisse le dernier état de la technique. Je rappelle enfin que cette année, nous avons réussi à faire baisser les prix des médicaments

Caisse unique, réforme de l’AI, de l’AVS et du 2e pilier, autant de projets qui battent de l’aile. Réussir à convaincre quand on est ministre de l’Intérieur relève donc de la mission impossible?

Vous trouvez qu’ils battent de l’aile? Ce n’est pas mon impression… Il est normal que ce genre de sujets suscitent des passions, car tous ces domaines touchent au cœur de la vie de tout un chacun. Quand on parle des retraites, on parle des contributions importantes de toute une vie active et d’une rente qui permettra de vivre les années suivantes. C’est une question existentielle. De même que la santé et les assurances sociales sont au cœur de ce qui constitue la solidarité d’une société. Concernant la caisse unique, le Conseil Fédéral délivrera un message à l’intention du Parlement cet automne.

Vous ne vous découragez jamais?

Non, je connais assez le débat sur ces questions-là pour savoir qu’il est passionnant et difficile. Et le seul devoir que nous avons, c’est de le mener.

Quitte à être impopulaire?

Il ne s’agit pas d’être populaire ou pas, mais de poser les vraies questions et d’essayer de contribuer à ce qu’on trouve des réponses collectivement. Le débat a fortement polarisé le monde politique de 2003 à 2008 ou 2010, mais la question, c’est de se demander: «Qu’est-ce qui paraît juste pour le contrat social?»

Auteur: Tania Araman, Viviane Menétrey

Photographe: Raffael Waldner, Raffael Waldner