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19 décembre 2011

La paix au bout des doigts

On connaît bien les santons de Provence, qui peuplent les crèches de Noël. Mais il en est d’autres, simples et élancés, profondément artistiques, qui naissent ici, entre les mains d’une artisane suisse: Elisabeth Streit-Stingelin, à Malleray (BE).

Elisabeth Streit-Stingelin tient une de ses créations dans ses mains.
Elisabeth Streit-Stingelin tient une de ses créations dans ses mains.

Quand on entre chez elle, dans sa villa de Malleray, on est aussitôt accueilli par les anges. Parce que, dès que la porte s’ouvre, le regard se porte sur les murs blancs, un bouquet de roses ivoire et une kyrielle de figurines blanches, élancées, sans bras, mais aux ailes harmonieuses. Des formes simples, épurées. Un chœur d’anges qui prolonge la lumière.

Je fais tout à la main.

Depuis une trentaine d’années, Elisabeth Streit met la main à la pâte. Pas par métier, mais par passion. Des études de beaux-arts contrariées, elle a toujours gardé l’envie de créer, de laisser le champ libre à ses mains. Avec un sens artistique évident. D’abord des oiseaux, des vases, des lapins à Pâques, des cœurs pour la Fête des mères et, logiquement, des crèches à Noël.

Des figurines à l'état brut, sanc aucune couleur ni rajout d'artifices.
Des figurines à l'état brut, sanc aucune couleur ni rajout d'artifices.

Une santonnière? Non, elle ne se définit pas comme ça. Parce qu’elle travaille à son rythme, loin des pressions de la production. D’ailleurs, elle n’utilise que peu de matériel: une table et une plaque tournante pour poser les figurines bien à plat, et de la terre chamottée. Qu’elle façonne d’abord en plaques, comme on étire de la pâte. Qu’elle enroule ensuite en tubes, et puis elle ajoute, elle enlève. Modèle plus qu’elle ne tourne. Une terre grise, avec de minuscules éclats de pierres moulues à l’intérieur, qui laisse un grain à la surface des personnages. «Je préfère quand l’effet est un peu sauvage, je n’aime pas quand c’est trop lisse», dit-elle simplement.

C’est entre janvier et juillet qu’elle abat le gros œuvre. Prépare les santons qui entreront dans ses nativités. «Je fais tout à la main.» Avant de les laisser sécher puis de les cuire en fournée, une première fois à 960°C, puis une deuxième à 1240°C, après les avoir enduits de glaçure. Sans aucune couleur, ni rajout ni artifices. Des visages non personnalisés, mais remplis de mystère, comme pour mieux incarner le message universel.

«J’aime les choses sobres et mates»

Elisabeth Streit-Stingelin, artisanne
Elisabeth Streit-Stingelin, artisanne

Elle a commencé par les bergers, cape sur les épaules et flûte entre les mains. Puis les moutons, couchés, debout, petites boules denses d’innocence. Quand ses premiers clients lui demandent «la Marie», elle se tourne alors vers la nativité. La Vierge, Joseph digne sur sa canne, l’enfant souvent ne faisant qu’un dans le berceau des bras de sa mère. «Je n’utilise pas d’émail parce que ça devient brillant. J’aime les choses sobres et mates. Et puis l’histoire même est toute simple: Marie et Joseph étaient pauvres. Ils n’avaient sûrement pas d’habits dorés, comme on les a représentés sur certains tableaux. Les bergers non plus. Tout ce qui est pompeux, ça ne va pas avec la Bible.»

Faire pencher une tête en dit peut-être plus long qu’une couleur. La courbe d’un corps aussi. Epuré, son style va vers toujours plus de simplification. «Avec mes crèches, j’aimerais juste transmettre la paix.» Mais ne comptez pas sur elle pour inviter tout le village! Pas de nouveau personnage chaque année, comme chez les santonniers provençaux. Mais inlassablement, elle revient à ses essentiels. Marie, Joseph, l’enfant, les bergers, les rois mages et les anges. Même le bœuf et l’âne n’ont pas le droit d’entrer. «Ce sont des ajouts tardifs. Ils ne sont pas mentionnés dans la Bible.»

Elle ne renonce pas malgré une main fragile

Même si une blessure à une main, une inflammation d’un nerf, se réveille à chaque fois qu’elle travaille l’argile, elle ne peut pas y renoncer. «J’aime le contact avec la terre froide.» Et continue à proposer ses œuvres sur les marchés artisanaux de Moutier, Lyss ou au Landeron, notamment. «Je reste dans ma région, sinon c’est trop compliqué. Il faudrait que je fasse beaucoup plus de figurines, mais ce ne sont pas des biscuits que je peux cuire au fur et à mesure!»

A 62 ans, deux enfants hors du nid, Elisabeth Streit trouve encore le temps de fondre fourchettes et cuillers pour les tordre en étonnants bijoux et de donner des coups de main dans le centre de requérants d’asile de Reconvilier. «Comme j’ai une fille adoptive de l’Amérique du Sud, je m’intéresse aux problèmes des étrangers. Je fais le tour du monde presque tous les soirs avec eux!»

Pendant que son mari fait des mots croisés, on l’imagine penchée sur la terre humide. Les mains actives, frémissantes. Pressées de faire naître un ange. Quel plus beau cadeau pour Noël?

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Severin Novacki