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6 février 2012

La parabole du bidon à lait

Profitant du fait que les vaches sont peu syndiquées, un paysan, près de chez moi, propose du lait 24 heures sur 24: un automate dispense à la demande un lait réfrigéré.

Soucieux de favoriser le commerce de proximité, désireux de réduire le coût écologique de notre alimentation, conscients des difficultés que traverse la paysannerie suisse à l’heure où l’agneau pascal nous vient de Nouvelle-Zélande, nous avons donc décidé, ma femme et moi, de nous approvisionner auprès de cet automate.

Pour ce faire, il nous fallait revenir à un accessoire rendu caduc par le berlingot: le bidon à lait. La jeune génération n’a jamais vu de bidon à lait ni de fax: ces deux ustensiles ont pourtant rendu de grands services à l’humanité, mais ils n’ont pas résisté à l’ère numérique.

Sachez, jeunes lecteurs, que le bidon à lait ressemble, grosso modo, à une station pour iPod évidée que l’on tiendrait à la verticale, avec une poignée mobile en son sommet et muni d’un couvercle amovible. Est-ce clair? Quant au fax, c’est un appareil qui émettait un roucoulement strident à chaque fois qu’on le confondait avec un téléphone. Je raconterai la vie et mort du fax une autre fois.

Donc, nous nous sommes rendus dans une quincaillerie. Nous avons demandé à voir le bidon à lait. Il y avait deux modèles en magasin: l’un en aluminium, l’autre en plastique. Le bidon en aluminium, d’une contenance de trois litres, coûtait 129 francs. Nous prîmes le bidon en plastique à 12.90 pour une contenance identique. Pourquoi vous conté-je par le menu nos tribulations lactées? Parce que je ne comprends pas comment un bidon à lait en aluminium peut coûter 129 francs et une station pour iPod 75 francs (en période de soldes), un lecteur DVD 49 francs, un appareil de photo 88.20 francs (14 mégapixels)?

Comment concevoir qu’un ustensile somme toute rudimentaire, qui n’a guère évolué depuis la découverte de l’électrolyse, puisse coûter deux fois le prix d’un engin bourré de composants électroniques?

Parce que plus personne n’achète l’inusable bidon à lait, tandis que tout le monde se précipite sur les gadgets hautement périssables du divertissement électronique. Peut-on parier sur une civilisation jetable, où le bidon à lait est hors de prix?

Auteur: Jean Ammann