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4 août 2014

Viens au musée, la passion est contagieuse

Au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, jeunes et retraités proposent depuis le début de l’année à leur entourage de pousser la porte des expos en leur compagnie. Lancée en partenariat avec Pro Senectute Vaud, l’opération «Passeurs de culture» veut «oser l’art autrement». Reportage.

Un groupe de gens devant une œuvre exposée au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.
Encourager des personnes peu familières des musées à visiter les expositions. Tel est le but
 visé par le projet «passeurs
 de culture».

Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne. En cet après-midi de juillet, le public se presse devant les toiles des maîtres de la peinture russe d’avant la révolution. Les chefs-d’œuvre de la galerie Tretiakov de Moscou (lien en anglais) se dévoilent sur fond de couleurs flashy aux visiteurs venus admirer cette peinture peu connue en terre helvétique.

Aïva­zovski, Repine, Serov, Chichkine, les noms s’égrènent au fil de scènes typiques de cette Russie impériale finissante. Là un moujik fendant l’immensité d’un champ de seigle, ici une mer déchaînée menaçant une barque fragile, là-bas une forêt de bouleaux à l’atmosphère surnaturelle.

Postée devant une toile au ciel mangé par de gros nuages blancs surplombant une mer sombre et métallique, Artemisia détaille d’une voix posée: «C’est un tableau que j’aime beaucoup. Le peintre, Nikolaï Dubovski, a cherché à rendre l’impression de calme qui se dégage une minute avant l’orage.»

A ses côtés, quatre silhouettes écoutent les yeux rivés sur le tableau. Il y a Ileana, sa sœur aînée, Valentin, le petit ami de cette dernière, Elisabeth, sa maman, et Isabelle, la mère de Valentin.

Si tout ce petit monde a poussé la porte du musée en cette journée ensoleillée, c’est pour une raison bien précise. Artemisia, étudiante en histoire de l’art à l’Université de Lausanne, fait office ce jour-là de «passeuse de culture». Un rôle tout neuf, destiné à promouvoir les visites au musée auprès du grand public. Ou comment amener de nouveaux visiteurs à entrer en contact avec l’art, sans les a priori qui l’entourent trop souvent.

Lancé au début de l’année par le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne et par Pro Senectute Vaud , ce projet pilote développé sur un an se veut aussi et surtout intergénérationnel. En tout, cinq jeunes entre 18 et 25 ans et quinze seniors ayant entre 64 et 74 ans composent l’équipe de ces vingt guides d’un nouveau genre.

Tous sont bénévoles et offrent d’amener gratuitement leurs proches découvrir les expos en cours.

Nous voulions proposer une nouvelle façon d’aller au musée en privilégiant la convivialité,

explique Sandrine Moeschler, médiatrice culturelle au Musée cantonal des beaux-arts et co­responsable du projet. Les passeurs ne sont pas des guides, même s’ils reçoivent une information détaillée. L’idée est qu’ils parlent de l’exposition à leur manière, en privilégiant l’échange autour de l’art avec leurs proches.»

L’art, prétexte à tisser des liens d’une génération à l’autre

Les rencontres ont aussi lieu entre passeurs. Jeunes et seniors partagent une aventure commune et finissent par tisser des liens, renchérit Anne-Claude Liardet de Pro Senectute Vaud, elle aussi en charge du projet.

L’espérance de vie s’allonge et, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, quatre générations cohabitent. L’art permet de créer la rencontre entre elles.»

Et puis, poursuit-elle, avoir un statut, se sentir valorisé et utile tout en ayant du plaisir est primordial. Si elle est loin de se sentir inutile, «ce serait plutôt l’inverse!», Marylène Javet, enseignante à la retraite, s’est tout de suite vue dans le rôle: «J’aime l’art et transmettre. Et puis j’adore rencontrer des gens: c’était l’expérience idéale», dit-elle deux expos et une douzaine de visites plus tard.

Huit mois après son lancement, le projet remporte ainsi un joli succès. «Nous nous attendions à 300 invités pour la première expo consacrée à Giacometti, Marini et Richier en début d’année et, au final, nous en avons 400», se réjouit Sandrine Moeschler. Des chiffres encourageants qui pourraient bien aider à reconduire l’expérience. Car après tout, la passion est contagieuse.

«J’aime le côté relationnel et intergénérationnel.»

Portrait d'Artemisia Romano dans une des salles du musée.
Artemisia Romano s’est engagée à raconter l’art à sa famille et ses amis.

Artemisia Romano, 20 ans, étudiante en histoire de l’art et sciences sociales à l’Université de Lausanne

«C’est par un mail interne à l’uni que j’ai découvert l’existence du projet. L’idée de passer et de transmettre son vécu culturel sans pour autant se substituer à un guide m’a tout de suite plu. Rencontrer ses proches dans un environnement inhabituel bouleverse un peu les codes. Cela permet de passer un bon moment ensemble au travers de l’art, de transmettre et d’offrir quelque chose d’autre.

J’avais aussi envie de faire de l’histoire de l’art dans un autre cadre que celui de l’université. Là, je suis directement en contact avec les œuvres, loin des livres et du monde académique. C’est une tout autre approche, basée avant tout sur le relationnel et l’intergénérationnel qui m’apporte beaucoup. Lors des séances d’information avec les autres passeurs, j’ai rencontré d’autres jeunes venant d’horizons différents et des retraités que je n’aurais sans doute jamais croisés ailleurs.

L’équipe est assez soudée et on va parfois boire un verre après une séance d’information ou on se donne des pistes pour aborder l’expo. Se préparer prend du temps, car on a envie de bien faire. Pour ma part, je ne connaissais pas les peintres russes de cette période ni le contexte dans lequel ils ont émergé. J’ai pas mal potassé, me suis renseignée sur la période pré-révolutionnaire pour comprendre la démarche de ces artistes.

Pour l’instant, les personnes qui sont venues au musée avec moi sont surtout mes amis et ma famille, mais j’aimerais bien élargir le champ des visiteurs aux amis de mes amis. J’ai aussi envie d’amener ma grand-mère, mon père et surtout mon petit frère. Il a 9 ans et j’adorerais lui donner le goût d’aller au musée.»

«Je n’apporte pas ma science mais suis dans l’esprit de partage»

Portrait de Marylène Javet dans une des salles du musée.
Le goût de la découverte et de la transmission du savoir motivent Marylène Javet à partager de tels moments privilégiés.

Marylène Javet, 66 ans, enseignante à la retraite

«J’aime l’art, j’aime découvrir, j’aime les gens et j’aime partager. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que je participe à «Passeurs de culture». J’ai découvert le projet lors d’une de mes visites au musée grâce à un flyer posé à la réception. On y voyait une peinture de Soutter et comme j’adore cet artiste, je me suis dit: «C’est pour moi!»

Lorsque j’étais enseignante, j’emmenais régulièrement mes élèves voir des expos ou écouter de la musique. J’ai toujours aimé la phase créative de ma profession et initier les enfants à l’art sous toutes ses formes était une priorité.

Aujourd’hui, je le fais avec mes amis et ça marche plutôt bien. Je me suis rendue onze fois voir l’expo consacrée à Giacometti, Marini et Richier au début de l’année. D’abord avec des proches puis avec des amis d’amis. Cela m’a permis de reprendre contact avec d’anciens camarades d’école, de revoir des gens avec lesquels j’avais perdu contact et de faire de nouvelles rencontres.

J’aime aussi que des gens qui ne se connaissent pas se retrouvent dans le même groupe lors d’une visite. Cela permet des rencontres improbables et crée une autre dynamique. Et puis, c’est super d’amener des gens qui n’en ont pas l’habitude au musée. 40 à 50% de mes visiteurs ne sont pas des habitués. Souvent, ils me disent: «Sans toi, je ne serais pas venu voir cette expo.» Ça fait plaisir.

Les visites sont aussi l’occasion d’échanger ses impressions, de voir l’expo différemment. Mais d’abord, il faut se préparer. J’ai fait énormément de recherches pour cette expo sur les peintres russes. Je suis plutôt art abstrait, alors évidemment, je ne connaissais pas du tout ce mouvement pictural ni l’histoire qui l’accompagne. Mon but n’est pas de remplacer les guides, mais de provoquer des rencontres autour de l’art. Je n’apporte pas ma science mais suis dans l’esprit de partage.»

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: Mathieu Rod