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22 décembre 2014

La perceuse de mon grand-père

La chronique de Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain

Portrait de Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain
Portrait de Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain

Je vois encore mon grand-père maternel déballer la perceuse Black & Decker qu’il avait trouvée sous le sapin. «Alors là!…» Ses pognes de laboureur depuis peu à la retraite osaient à peine caresser la puissante mécanique galbée de métal vert menthe.

C’était vers 1970; en ces temps-là, si on avait besoin d’une perceuse, il fallait subtiliser celle de l’atelier, ou s’arranger avec un copain. En recevoir une, avec sa jolie boîte de forets «bois, fer, béton», c’était accéder au royaume du Grand-Bricolage avec les insignes du «pro», et un trousseau de clés pour tous les champs d’expression possibles. «Charrette! Je vais pouvoir en faire de l’ouvrage, avec une machine pareille!»

Il en fit même bien plus qu’il pensait, durant près de trente ans. C’est que le mandrin de perçage pouvait judicieusement se dévisser, et faire place à d’autres outils, si bien que l’engin, tel Protée, se muait à volonté en ponceuse, en scie sauteuse, en meuleuse d’angle, en pompe foulante, en pistolet à peinture – au prix d’assemblages compliqués, et avec plus ou moins de succès.

C’était lourd, encombrant, dangereux, héroïque. Mais au fond cet homme, qui avait travaillé toute sa vie avec le cheval et ses multiples attelages, ne faisait que continuer son sillon magnifique en accouplant ses dix outils, faisant cent travaux, et n’ayant toujours qu’un seul moteur.

A l’affût de nouveaux avatars pour sa chignole infatigable, devenue une sorte de pieuvre fantastique avec les années, il aimait à rôder chez «Youssef», phonème par lequel il désignait le rayon Do it yourself, pour lui imprononçable mais providentiel, qu’un grand magasin venait d’ouvrir, prélude au déferlement de brico-centres qu’on connaîtra peu après.

Il ne les vit pas, mais je n’entre jamais dans l’un de ces temples sans imaginer son ébahissement, son incrédulité, son effroi, son extase devant les hectomètres d’étalages croulant sous cinq modèles de chacune des applications qu’il assemblait. Tout cela léger, pratique, sans fil! En kit, à des prix sidéralement bas! Il aurait poutsé son AVS avant d’avoir fini de visiter l’hectare «Outils bois», fait une attaque dans le labyrinthe «Visserie». Il aurait dit: «nom de diou, il manque juste qu’ils vendent aussi des bras qu’on puisse s’ajouter aux épaules!»

Je l’entends encore, et je ris tout seul dans les rayons. Le temps passe, mais j’ai toujours la valeureuse perceuse.