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9 février 2015

La peur de passer pour un idiot

Le ridicule ne tue pas, et pourtant nous cherchons à tout prix à l’éviter. Décryptage d’un phénomène qui relève de l’anxiété sociale.

illustration peur du ridicule: être jugé par ses amis et par des juges...
La peur du ridicule... ou lorsqu'on attribue trop d'importance au regard des autres.

La katagélophobie , vous connaissez? Vous en souffrez certainement: ce trac qui vous étreint à l’idée de prendre la parole en public, cette gêne qui s’empare de vous lorsque vous trébuchez sur un trottoir et manquez de vous étaler, ce sentiment de mortification qui vous envahit quand vous vous rendez compte que vous traînez depuis le matin un morceau de papier toilette sous votre chaussure...

La peur du ridicule (katagélo, en grec): voilà ce dont il s’agit. La crainte d’être raillé, moqué. D’être mis au ban de la société. Car comme le disait déjà Bergson au début du XXe siècle dans son ouvrage sur le rire, la fonction première du comique est de sanctionner des écarts commis par rapport à une norme admise et reconnue.

Pour Grazia Ceschi, psychothérapeute et maître d’enseignement et de recherche à l’unité de psychologie de l’Université de Genève, pas de doute en effet: la peur du ridicule s’apparente bel et bien à une certaine forme d’anxiété sociale, qui nous touche tous à différents degrés d’intensité.

C’est un mécanisme adaptatif indispensable pour réguler, améliorer nos relations avec notre entourage. Tout comme la douleur est un signal d’alerte du corps en cas de maladie ou de blessure, l’anxiété peut nous indiquer un risque de rupture sociale.»

«L’homme est un animal social»

Grazia Ceschi, psychothérapeute et maître d’enseignement et de recherche à l’unité de psychologie de l’Université de Genève.

Et de raconter qu’en interrogeant des personnes qui redoutent de parler en public sur les raisons de leurs réticences, on remonte progressivement vers une peur fondatrice, fondamentale: celle de se retrouver seul. «L’homme est un animal social. Il est programmé pour fonctionner en groupe, c’est une question de survie.» Le ridicule ne tue pas, dit-on. Mais si l’on considère que «l’arachnophobie relève d’une peur irrationnelle de la mort physique», on comprend aisément que la phobie sociale puisse s’apparenter quant à elle à une peur irrationnelle de la mort... sociale.

Sans aller jusque là, Grazia Ceschi rappelle que l’anxiété sociale peut s’échelonner, selon les individus. Du phobique qui s’enferme chez lui, au sociopathe qui n’a que faire de ce qu’on pense de lui, nous avons tous en tête des situations que nous redoutons particulièrement.

Chacun conjugue cette peur selon son histoire de vie. Elle est inhérente à la forme de culture dans laquelle on évolue et est relative au groupe de référence qui a de l’importance à nos yeux.

Or, dans notre société, nous sommes souvent jugés en fonction de notre performance publique, ce qui peut expliquer la grande proportion de gens redoutant de s’exprimer devant une audience.»

D’une part, nous savons qu’en situation de forte anxiété sociale nous avons tendance à focaliser notre attention prioritairement sur nos réactions internes. On ne manquera pas de noter toutes les manifestations de notre anxiété: rougissement, tremblements, bégaiement, etc. Mais cette concentration sur soi se fait au détriment de l’attention portée vers l’extérieur, donc vers nos interlocuteurs. En dernière instance, ce mécanisme diminue la qualité objective de notre performance publique. La meilleure manière pour changer cet état de fait lors d’un discours, est de se concentrer sur son auditoire et non sur soi-même.

D’autre part, il est utile de s’exposer à la situation sociale redoutée – que spontanément nous aurions tendance à éviter. Une exposition longue et répétée, nous permettra progressivement de «déjouer nos fausses croyances», et par la même occasion de nous convaincre que, non, décidément, le ridicule ne tue pas!

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: François Maret (illustration)