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31 août 2015

La photo comme passion, la direction comme vocation

Bosseuse, globe-trotteuse, sportive et passionnée d’art, Tatyana Franck trône sur le Musée de la photographie de l’Elysée à Lausanne depuis mars. A seulement 31 ans, le parcours de cette femme à l’énergie manifeste est déjà impressionnant.

Tatyana Franck photo
Tatyana Franck dirige le Musée de la photographie de l’Elysée à Lausanne depuis mars.

Ses talons rouges résonnent sur le sol. Les petits pas qui approchent sont ceux d’une femme pressée. Déboulant dans la cafétéria arty de l’Elysée, elle s’excuse de ses trois minutes de retard. «Je reviens de New York et Bordeaux. Commençons, je suis à vous.»

Malgré son agenda, que l’on imagine surchargé, Tatyana Franck se montre accessible et disponible. A la tête du Musée de l’Elysée depuis bientôt six mois, elle embrasse sa fonction avec passion. Elle a, pour l’institution au rayonnement international qui fête cette année ses trente ans, une vision à long terme. En parallèle, elle suit un EMBA (Executive master of business administration) entre Hong-Kong, Londres et New York. Et ce n’est pas tout. Entre deux avions et quatre rendez-vous, elle confie «avoir besoin d’un équilibre physique». Elle enfile dès lors ses baskets pour arpenter les rues lausannoises où elle vit depuis quatre mois avec son mari. Une ville dont elle ne cesse de louer la richesse et la diversité. Tant mieux, car elle se voit y vivre au moins dix ans.

Le sens de l’adaptation

La pimpante trentenaire est née à Genève d’un père belge et d’une mère française. A 8 ans, lorsque ses parents divorcent, elle suit sa maman, historienne spécialiste de la propagande durant la Deuxième Guerre mondiale, à Londres, en Ecosse puis à Paris avant de revenir, à 12 ans, en Suisse.

Je suis heureuse partout et je m’adapte facilement»,

dit-elle en évoquant ses déménagements. Pourtant, sa voix se teinte d’une mélancolie contenue lorsqu’elle dit «avoir dû prendre des responsabilités très jeune». Un sentiment vite balayé. «J’aime regarder vers l’avenir», ajoute-t-elle dans un grand sourire.

Bonne élève, elle décroche sa maturité fédérale suisse, section scientifique, à Genève à l’âge de 17 ans. La même année, une image la bouleverse, c’est le déclic: «J’ai vu une photographie de l’artiste américaine Nan Goldin. Cela a été un choc, obsédant et bouleversant. C’était inexplicable. A cet instant, j’ai su que je voulais travailler dans cet environnement.»

L’art et la gestion

Elle accumule ensuite de prestigieux diplômes. Une double licence: histoire de l’art et droit, décrochée à la Sorbonne, Paris. Puis un master réalisé alors qu’elle travaille à Londres en droit des affaires. Complété par un deuxième en fiscalité du marché de l’art.

Tout en menant ses études de front, elle enchaîne les expériences professionnelles. Des jobs d’étudiant pas vraiment comme les autres. «J’ai travaillé dans plusieurs galeries d’art. Notamment pour les anciennes imprimeries Mourlot à Paris. J’y allais le soir et j’assistais des artistes comme David Lynch ou Sophie Calle. Je pouvais les voir à l’œuvre, observer leur processus de création. Une expérience sublime.»

Dans sa vie privée également, le monde de l’art n’est jamais loin. Son père, Eric Franck, tient une galerie à Londres. Sa tante, feu Martine Franck, est photographe, elle est également la dernière femme de l’illustre artiste Henri Cartier-Bresson. De quoi alimenter les mauvaises langues qui voient en sa nomination un choix lié à son affiliation?

C’est une grande fierté d’être sa nièce. Il m’a appris à regarder le monde différemment.

Mais je n’en retire aucune gloire, cela fait juste partie de ma vie, s’amuse-t-elle. Puis, comme obligée de se justifier, elle ajoute: «J’ai fait mes preuves dans mon domaine. Je ne suis ni artiste ni photographe.» Une gestionnaire alors? «J’aime les extrêmes. Etudier à la fois le droit, où vous apprenez une rigueur, une méthode, et en même temps l’histoire de l’art, qui est une discipline très subtile, forme une complémentarité. Je suis quelqu’un de très structuré. Je sais où je vais et j’aime ces deux pôles.»

C’est pour «cette vision stratégique claire de l’avenir du musée, que ce soit en termes de gestion des collections, de leur valorisation, de leur numérisation ou encore sur le développement de l’inscription de l’institution dans le réseau international» que le canton – propriétaire de l’établissement – écrit notamment dans un communiqué avoir proposé l’engagement par voie d’appel de Tatyana Franck à la tête de l’Elysée.

Alors directrice des Archives Claude Picasso à Genève depuis 2007, cette ancienne skieuse de compétition a saisi l’occasion.

Une chance extraordinaire»,

dit celle pour qui la vocation a toujours été de diriger un musée.

L’heure touche à sa fin et la dynamique directrice doit se remettre au travail. Honorer ses rendez-vous. Mener à bien le futur déménagement des collections au Pôle muséal de Lausanne prévu en 2020. Une tâche d’envergure. «Un beau challenge.» Tournée vers l’avenir, ses talons claquent déjà au loin.

Texte © Migros Magazine – Emily Lugon Moulin

Auteur: Emily Lugon Moulin

Photographe: Loan Nguyen