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22 octobre 2012

La plume et la ponceuse

Le maniement de la plume, outil indispensable a l'écrivain de tout bord, requiert beaucoup de savoir-faire et un doigté impeccable...

Portrait de Jacques-Etienne Bovard
Jacques-Etienne Bovard, professeur et écrivain

Les écrivains parlent fréquemment du «chantier» de leur livre, évoquant la complexité d’un labeur de longue haleine, en général épuisant, illuminé toutefois de joies intenses, et s’achevant dans l’exaltation. «Aussi je pioche raide!» écrit Flaubert à sa nièce (1878), et les métaphores évoquant les «fondations», la «charpente», le «ciment», les «jointures» abondent dans la correspondance des auteurs, dont peu détestent qu’on parle de la «cathédrale» de leur œuvre.

Or, retapant une vieille maison depuis quelques années, j’ai souvent éprouvé, sur mon humble escabeau, que le chantier, au sens le plus matériel du terme, pouvait naître des mêmes aspirations profondes que l’écriture d’un roman, et produire les mêmes émotions. D’abord il y a que vous êtes insatisfait de votre réalité. Il faut donc la changer, du moins l’agrémenter. C’est le rêve d’une histoire qui commence à vous hanter, ou cette cage d’escaliers lugubre qui vous tracasse depuis trop longtemps. Alors un beau jour, vous empoignez la plume ou la ponceuse, sans trop savoir dans quoi vous embarquez…

Vous sentez que c’est quelque chose de vous-même que vous rénovez.

Le début, bien sûr, est allègre: qu’importent le hululement de la machine et la poussière en pleine poire, puisque sous le vernis craquelé renaît le beau bois lisse, la pierre pure? Vous sentez que c’est quelque chose de vous-même que vous rénovez, polissant, mastiquant, embellissant. Les idées affluent, l’enthousiasme déborde. Le chantier devient la «bulle», l’île intérieure, l’oasis paisible. Et quel bonheur ce sera de l’ouvrir aux autres! Du coup vous décapez aussi les vieux radiateurs en fonte, et préparez la porte d’entrée pour un nouveau copal. «Ce sera si joli!» Désormais l’élan créateur commande, les outils vous exigent – ces outils chéris, que vous allez pourtant bientôt haïr: car voilà que la «barbouille» se met à vous tomber dessus, ces pinceaux, ces bidons, ces gravats, ce bordel dans toute la baraque! Et le doute! La lancinante intuition de l’absurde! La vertigineuse tentation du massacre à la tronçonneuse! Mais vous tenez, et un jour c’est fait: le chantier s’est mué, muré en œuvre, qu’il ne reste qu’à contempler.

«Dis donc, y a une coulure, là», ne manquera pas de vous signaler tel charitable ami. «Mais non, lui susurrerez-vous avec une infinie douceur, non, il n’y a pas une coulure, ô sombre tache toi-même: il y a MA coulure!»

Auteur: Jacques-Etienne Bovard