Archives
7 septembre 2015

La Poste doit-elle continuer à jouer les épiciers?

Une partie du Conseil national estime que les pratiques commerciales du géant jaune, entre vente de barbecues et propositions de billets de loterie, ne respectent plus la loi.

Un guichet de poste avec de la marchandise tierce
Est-ce vraiment un bureau de poste? (Photo: Keystone)

Suis-je vraiment dans un bureau de poste? Ou plutôt dans une papeterie ou un magasin d’électronique? Depuis plusieurs années et de manière toujours plus pressante, chacun s’interroge devant l’étalage de produits et objets à vendre sans grand rapport avec le courrier ou les colis.

Quand ce n’est pas tout simplement l’employée du guichet elle-même qui vous demande si vous avez renouvelé votre assurance... Avant de s’excuser:

«Désolé, on nous demande de poser la question à chaque client.»

L’année dernière, Rudolf Joder (UDC/BE) s’est fait le porte-parole des mécontents en déposant une initiative parlementaire demandant au Conseil fédéral de mettre fin à de telles pratiques et de recentrer le géant jaune sur son mandat légal.

Lors de la session d’automne des Chambres fédérales qui débute aujourd’hui, le National s’apprête à ouvrir le débat sur des politiques commerciales largement critiquées.

Reste à savoir si la Chambre basse en profitera pour ouvrir un vrai débat de fond sur les missions de l’ex-régie fédérale devenue certes «établissement autonome de droit public», mais appartenant encore en totalité à la Confédération. En se considérant encore comme un service public?

«Il est clair que la Poste doit être recadrée»

Portrait d'Olivier Feller
Olivier Feller, conseiller national (PLR/VD)

Olivier Feller, conseiller national (PLR/VD).

Vous avez co-signé cette initiative parlementaire demandant que la poste se concentre à nouveau sur son mandat. Pourquoi?

La surveillance de la Poste par le Conseil fédéral me paraît clairement insuffisante. La Loi sur la Poste (LOP) lui impose trois missions: les envois postaux et les colis, le service financier à travers Postfinance et le trafic régional des voyageurs. Il n’est nulle part mention de vendre des téléphones portables, du chocolat, des montres ou des duvets. Le Parlement ne s’est jamais réellement penché sur cette question qui devient urgente.

A une très courte majorité, la commission des télécommunications du National a recommandé un rejet, proposant un postulat que vous estimez contre-productif. Pourquoi?

Datant de janvier dernier, le refus de la commission s’est en effet réalisé à un cheveu: 13 voix contre 12. Ce postulat demande seulement au Conseil fédéral l’élaboration d’un rapport visant à modérer l’offre commerciale de la poste. Ce qui occupera l’administration sans réellement faire avancer le dossier. Et surtout sans opérer de choix politique clair que les parlementaires insatisfaits de la pratique actuelle, dont je suis, appellent de leurs vœux.

C’est-à-dire?

Soit l’on respecte la loi actuelle et il est clair que la Poste doit être recadrée. Soit il est décidé que la Poste doit continuer à exercer une activité de commerce de détail, par exemple parce qu’elle ne peut pas s’en passer financièrement, et il convient alors de modifier la législation pour le lui permettre.

Que répondez-vous au géant jaune qui rappelle qu’il a besoin de la vente de produits tiers pour compenser son activité première en déficit?

Eh bien d’abord qu’il faudrait que la loi qui encadre son activité le permette. Ensuite rappelons quand même que la Poste est une holding comprenant Postfinance qui concurrence déjà les banques comme, cette fois, la loi l’y autorise. Si l’on tient compte des bénéfices de ses activités financières, la Poste reste bénéficiaire.

Vous parlez même de concurrence déloyale. En quel sens?

La Poste reste propriété de la Confédération qui en détient la totalité des parts. Elle bénéficie donc d’une stabilité financière extérieure par définition inconnue dans l’économie privée. Lorsqu’elle joue le rôle de kiosque, de magasin d’électronique, de petite PME spécialisée dans la vente de telle ou telle gamme de produits, elle entre en concurrence frontale avec le commerce de détail qui ne possède pas les mêmes avantages.

En examinant les conditions de vente de Postshop, vous dites avoir levé un autre lièvre. Lequel?

Absolument. Il suffit de se rendre sur la page d’accueil de son service de vente en ligne Postshop pour constater que la Poste met en tête de ses arguments publicitaires la gratuité de port en Suisse et au Liechtenstein pour tous les produits. On peut donc dire que

la Poste profite de son mandat de transport d’envois de détail pour offrir des prix ne tenant pas compte de ce coût. C’est totalement injuste et déloyal.

Car naturellement, aucune entreprise concurrente ne peut se le permettre.

Parmi les parlementaires qui comptent à nouveau monter aux barricades à ce sujet, l’on trouve Didier Berberat, conseiller aux Etats neuchâtelois socialiste. Il s’agit donc d’un combat qui transcende les antagonismes politiques?

En ce qui me concerne, en tout cas, il n’y a aucun problème à me retrouver avec le même avis que des collègues de gauche. C’est bien la qualité des arguments qui importe, pas leur provenance politique. 

Texte: © Migros Magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey