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12 mars 2012

La rando en chiens de traîneaux

Devenir musher? Traverser des grands espaces blancs derrière un attelage de fringants huskies? C’est possible. Vite, avant le dégel! Avec Angélique Currat et ses tendres pattes.

Avant d'un traîneau tiré par des huskies.
L'initiation se déroule en général debout derrière son traîneau, mais il est possible aussi d'être assis. Peu importe, l'on se sent comme un explorateur du Grand Nord.

Elle arrive avec dix chiens. Le pick- up chargé comme une caravane saharienne, une remorque, les traîneaux sur le toit. Partir pour une randonnée en chiens de traîneaux ne s’improvise pas. «Des fois, on a une heure de préparation pour une heure de balade!» Angélique Currat, le regard clair et l’énergie évidente, propose des cours d’initiation à la conduite de chiens de traîneaux avec son association Tendres Pattes, lancée en 2008. Avec un tel succès que, cet hiver, elle a dû refuser du monde. «J’ai presque fait un plein temps. Et on est complet jusqu’en avril!» rigole la jeune femme, en déchargeant la voiture, secondée par Véronique Bridot, son bras droit.

Un mois de formation au Canada, dont elle est revenue avec de magnifiques traîneaux en bois confectionnés par ses soins et une fascination intacte pour les huskies, qui «nous procurent une sensation de liberté et nous permettent d’aller sur des terres inaccessibles».

Les chiens de tête doivent être calmes et obéissants.

Pour la rando du jour, elle a amené huit huskies de Sibérie, un Akita femelle au museau trapu, dispensée de tirer, ce qu’elle n’aime pas du tout faire, et un cocker mascotte, Snoopy, qui ne répond pas quand on l’appelle. Les boules de poil en tous genres s’ébrouent dans la neige lourde de Semsales (FR). C’est là qu’aura lieu l’excursion, à flanc de pâturages, sur la route qui mène aux Alpettes.

Le chien de tête a souvent un lien affectif particulier avec son maître.
Le chien de tête a souvent un lien affectif particulier avec son maître.

Parfaitement silencieux dans leurs box, les chiens s’agitent en touchant le sol de l’évasion et s’amusent à creuser des trous dans la neige à la recherche de quelque mulot léthargique. Darko, Ayasha, Cheyenne, Alaska… la petite meute aux noms inuits se laisse docilement harnacher. Les plus costauds sont installés près du traîneau, ce sont eux les forces motrices. Au milieu, les suiveurs. Et tout devant, les chiens de tête. Une place à part, confiée à certains huskies seulement. «Ce doit être un chien calme et obéissant, fiable, pas une tête folle qui part en courant derrière le premier chevreuil venu. Le chien de tête est souvent proche de son maître, sur un plan affectif, il y a un lien particulier entre eux», explique Angélique Currat en attachant Qanuk en position de chef de file, un mâle de 5 ans, à l’attitude posée et tranquille.

Et soudain, la meute se met en marche

Tout le contraire de Kimik, jeune husky au pelage de crème chantilly, qui s’impatiente. Hurle en tirant sur sa longe. «Il attend sa mère adoptive», explique l’accompagnatrice. Il tire tellement qu’il parvient à sortir de son harnais pour retourner en courant vers la remorque. Faux départ. De la meute de huskies monte soudain une puissance, comme les soubresauts d’un moteur contenu. Des chiens qui sont à eux seuls des paysages polaires, avec leurs yeux de marron glacé, leur fourrure enneigée, leur envie forcenée d’ouvrir l’horizon à coup de reins. Avec une part d’instinct sauvage, intact, qui peut ressurgir à tout moment.

Une bagarre éclate justement dans les rangs. Grognements, cris, muscles tendus, claquements de mâchoires. Les deux jeunes femmes sont obligées de séparer les combattants. Les combattantes, en l’occurrence. «C’est un problème entre plusieurs femelles dominantes. L’une d’entre elles essaie de prendre le pouvoir et assujettit les autres. Ce qui est tout à fait naturel, mais là on ne peut pas les laisser s’entre-tuer.»

Angélique Currat a suivi un cours d'attelage de huskies au Canada.
Angélique Currat a suivi un cours d'attelage de huskies au Canada.

Une fois la petite troupe matée, le départ est donné. Initiation express. Quelques explications de conduite et de freinage, vous voilà installé les deux pieds sur les patins, prêt pour l’expédition. A vous, les mines d’or du Klondike, les solitudes glacées de l’Alaska, l’appel de la forêt, des grandes plaines blanches, du froid qui cisaille les oreilles. A vous, la vitesse et la sueur des chiens, leur force solidaire aussi, ces moteurs lancés à plein régime dans la vastitude sauvage. Jack London n’est pas loin, James Oliver Curwood non plus, qui ont su si bien traduire l’aventure du Grand Nord.

Les chiens ne sont pas très motivés ce jour-là

Sauf que, ce jour-là, la neige a fondu, que le soleil précoce engourdit les chiens, qui songent davantage à débusquer la taupe qu’à jouer les purs-sangs. La piste est cabossée, le traîneau penche misérablement, les huskies musardent, le nez au vent printanier. Pour faire avancer l’attelage, il faut souvent mettre pied à terre. «C’est physique, l’effort est commun, différent d’une simple balade avec son chien», sourit Angélique Currat. Qu’importe, le plaisir est là.

Quand les températures se réchauffent, les chiens peinent

Contrairement aux idées reçues, les chiens n'ont pas l'esprit de compétition.
Contrairement aux idées reçues, les chiens n'ont pas l'esprit de compétition.

Une activité réservée aux seuls sportifs surentraînés? Pas du tout. N’importe qui peut s’improviser musher, les enfants dès 10 ans et même les handicapés, puisqu’un traîneau est spécialement conçu pour eux. La promenade dure généralement une heure et les enfants ont aussi droit à des après-midi découverte. «Mes chiens sont très calmes, ils ne font pas de course. Je n’ai pas l’esprit de compétition. Et eux encore moins!» explique Angélique, qui a également développé l’accompagnement thérapeutique avec les chiens pour les adolescents en difficulté. «L’animal nous apprend beaucoup sur nous-mêmes, comment gérer nos frustrations, nos limites, comment canaliser nos angoisses. C’est une ressource.»

Si les huskies supportent très bien les températures arctiques, le dégel et la montée du mercure leur conviennent nettement moins. Au-delà de 15 °C, ils se déshydratent très vite. Alors, fini la randonnée dès la fonte des neiges? Mais non, l’aventure continue comme sur des roulettes, à grand renfort de kart et de trottinette. Aux heures fraîches du printemps et de l’automne.

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Pierre-Yves Massot /Arkive