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30 novembre 2015

La religion disparaît du débat public

Coupes budgétaires obligent, la SSR a décidé de se séparer de ses principales émissions religieuses. Un choix qui se comprend au vu de l’audience, mais qui tombe mal. En plein choc des religions, la télévision publique n’a-t-elle pas justement un rôle à jouer?

Aline Bachofner photo
«Faut pas croire», l’émission religieuse de la RTS présentée par Aline Bachofner, passe à la trappe. (photo: RTS)

La décision est tombée comme un pavé dans la mer Morte: la SSR, contrainte à des coupes budgétaires, a choisi de mettre un terme à ses magazines religieux. Exit Faut pas croire, sur RTS Un, Hautes fréquences sur La Première et A vue d’esprit sur Espace 2. A la trappe! Ces trois programmes, co-financés par les Eglises catholique et protestante, disparaîtront des écrans et des ondes à fin 2016. Certes, la SSR doit économiser pas moins de 40 millions de francs, la faute à la baisse de la redevance et des recettes publicitaires. Certes, les émissions religieuses n’ont plus la cote: avec 5,6% de parts de marché pour Faut pas croire, diffusé le dimanche à midi, l’audimat est en berne.

Mais tout de même. Cette décision radicale n’est pas passée inaperçue. Les théologiens s’insurgent, et les médias catholiques et protestants vont même jusqu’à parler de «décapitation» de RTSreligion. Une pétition de soutien sur Facebook a déjà récolté 2343 signatures, à l’heure où nous écrivons ces lignes. Et La Tribune de Genève a ouvert le débat en ligne. Pourquoi ce tollé? Parce que l’abandon de ces émissions arrive au mauvais moment. Dans un contexte crispé, sur fond d’attentats et de montée de l’islamisme, comment ne pas voir dans cette suppression une démission du service public? «Il n’a jamais été question de ne plus traiter des thématiques religieuses sur nos antennes. Décoder les religions et les problématiques de société reste une de nos préoccupations», assure Barbara Stutz, porte-parole de la RTS. Reste à croire...

«On vit dans une société où la sécularisation est très forte»

Christophe Monnot,sociologue des religions à l’Université de Lausanne (UNIL).

La SSR va supprimer ses magazines religieux. Que pensez-vous de cette décision?

Qu’entend-on par religieux? Si l’on parle de la retransmission des cultes ou des messes, on pourrait dire que cette décision est légitime, puisque l’on est dans une société où la religion est de moins en moins pratiquée: 20% des gens en Suisse sont sans confession et deux tiers de la population sont rattachés à une Eglise, mais pratiquent peu voire pas du tout... Mais si l’on parle d’émissions religieuses, qui ne s’adressent pas qu’aux fidèles, mais traitent le fait religieux de manière non confessionnelle, cette suppression est moins légitime. Parce que ce sont des compétences, des réseaux du service public qui disparaissent.

La radio et la télévision, chaînes publiques, n’ont-elles pas un rôle à jouer en matière d’information sur le religieux?

Les médias ont un certain impact pour expliquer les phénomènes religieux, pour autant que ce soit fait par des spécialistes. Mais on vit dans une société où la sécularisation est très forte. On remet en question la place des Eglises qui paraissaient légitimes jusque-là, par des débats sur l’impôt ecclésiastique ou actuellement sur le bien-fondé des magazines religieux. Ces choses qui allaient de soi il y a vingt ans ne le sont plus aujourd’hui.

Pourquoi?

On a un problème de société avec le religieux: est-ce qu’on le prend à bras-le-corps ou on continue de dire qu’il est exclusivement une affaire privée? Le modèle français de laïcité, marginalisant le religieux, où l’espace public doit être neutre, entendu comme sans religion, est un des modèles émergents en Europe depuis une dizaine d’années. La SSR est dans cette tendance: il y aura de moins en moins de religieux, parce qu’il est perçu comme forcément confessant.

N’est-ce pas une concession de trop à la laïcité?

Non, c’est être dans les normes médiatiques et sociétales. Avant, on avait le luxe de s’offrir l’éclairage des spécialistes, mais la société ne veut plus payer pour ça. C’est toute l’ambiguïté! On vit dans une société multiculturelle, post-séculière, qui n’a pas prévu les émergences nouvelles du religieux, qu’il soit musulman ou chrétien d’ailleurs: des individus singuliers, des communautés, des groupes veulent faire entendre leur voix dans l’espace public. Cela pose des questions fondamentales: l’espace public doit-il être radicalement laïque, donc sans aucune trace de religieux quel qu’il soit? Ou l’espace public doit-il être neutre, c’est-à-dire un espace ouvert où le prêtre en soutane, la femme musulmane comme le moine boud­dhiste ont la même légitimité? Ces deux lectures s’affrontent justement.

Mais n’est-ce pas dangereux, dans le contexte actuel tendu (choc des religions, terrorisme) de renoncer à parler du religieux?

Le contexte actuel n’est pas si nouveau. Avant, on avait les sectes, maintenant on a cette prise en otage de l’islam par des groupes extrémistes et l’émergence d’un islam visible en Europe. Dans ce contexte, il faudrait augmenter les analyses du religieux, parce que le besoin est toujours plus grand, dans la population, de comprendre ces phénomènes.

Le théologien Daniel Marguerat a écrit que l’information était le meilleur moyen d’éviter le radicalisme religieux. Qu’en pensez-vous?

Sociologiquement, on voit que plus on a un niveau scolaire élevé, moins on adhère à des groupuscules religieux radicaux. L’effet n’est pas si direct, mais éclairer les phénomènes aide à comprendre et à éviter la création de problèmes dans l’espace public. L’éducation apprend une démarche critique. Ce que faisaient justement la télévision et la radio, à travers leurs magazines religieux.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla