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9 mars 2015

La retraite? Plus tard!

De plus en plus de Suisses désirent poursuivre une activité professionnelle après 65 ans. Une solution à encourager pour faire face au vieillissement de la population?

Jean-Claude Biver tenant une pancarte avec l'inscription "pourquoi prendre la retraite quand il n'y a pas de retraite pour la passion? Et la passion, c'est mon travail!"
Jean-Claude Biver, 65 ans, président de la Division montres du groupe de luxe LVMH

L’âge du départ à la retraite est régulièrement prétexte à des débats houleux sous la Coupole fédérale. Faut-il en repousser l’échéance pour assurer un financement sur le long terme de l’AVS? Car la pyramide des âges a pris une drôle de forme ces dernières années. Et pour cause! En 2015, les personnes qui fêtent en Suisse leur 65e anniversaire sont plus nombreuses que celles qui célèbrent leur 20e…

Devançant tout changement de loi, les travailleurs helvétiques sont déjà de plus en plus nombreux aujourd’hui à se porter volontaires pour un départ à la retraite tardif. Selon une étude de l’Office fédéral des assurances sociales, un bon tiers des actifs, hommes et femmes confondus, continuent de travailler au-delà de la limite légale. Le résultat d’un véritable choix dans environ trois quarts des cas, et non par nécessité.

Les personnes qui arrivent aujourd’hui à la retraite sont en moyenne en meilleure forme qu’elles ne l’étaient hier,

analyse Grégoire Bollmann, chercheur au Pôle de recherche national Lives à l’Université de Lausanne. Une autre explication est liée à l’évolution du contexte social: «Le regard de la société sur les seniors évolue. Ils bénéficient d’une plus grande liberté pour s’exprimer. S’ils ne poursuivent pas une activité professionnelle, ils font d’ailleurs souvent le choix de s’engager dans les milieux associatifs ou de jouir activement de leur retraite.»

Une aubaine pour les entreprises

Cette motivation des seniors à travailler plus longtemps doit être vue comme une aubaine pour les entreprises helvétiques, estime Jérôme Cosandey, directeur de recherches chez Avenir Suisse.

C’est l’une des mesures les plus adéquates pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre qui résultera de la mise en place de l’initiative UDC contre l’immigration de masse,

estime-t-il. Et bien plus rapide à appliquer que les autres solutions proposées par le Conseil fédéral!» Selon les calculs du spécialiste en prévoyance vieillesse et assurances sociales, il suffirait par exemple de maintenir en emploi chaque travailleur une année supplémentaire à un taux d’activité de 50% pour conserver l’équivalent de 15 000 postes.

«Bien sûr, certains types de professions sont plus adaptés à un tel système que d’autres, admet-il. Les entreprises ont surtout avantage à garder sous leur toit ceux qui exercent une fonction où l’expérience est un atout. Ce qui justifie les coûts plus élevés que pourraient engendrer ces seniors!»

Retournement de situation après le 9 février

Mais la proposition ne convainc pas tout le monde... «C’est une vision à court terme et qui n’aurait jamais été avancée sans l’acceptation de l’initiative du 9 février, reproche Ewald Ackermann de l’Union syndicale suisse (USS):

C’est bien la première fois que les entreprises regrettent le manque d’expérience des seniors! En général, elles les perçoivent plutôt comme une charge et leur reprochent leur manque d’innovation.»

Pour l’USS, il serait plus urgent de prendre des mesures pour aider les chômeurs de plus de 50 ans à retrouver un travail. «Ils représentent eux aussi une grande masse de main-d’œuvre, disponible sans délai!» Et puis Ewald Ackermann craint qu’à terme on ne culpabilise ceux qui continuent à préférer jouir rapidement de leur retraite.

«Je ne condamnerai jamais quelqu’un qui a fait le choix de continuer à travailler. Mais attention à ne pas en faire une politique!

Il doit y avoir un moment de l’adieu au monde du travail… Et de laisser la place aux jeunes, pour qu’ils puissent eux aussi faire leurs propres expériences…»

Témoignages

Jean-Claude Biver, 65 ans, président de la Division montres du groupe de luxe LVMH

«Je ne peux pas m’imaginer arrêter de travailler!», s’exclame d’entrée Jean-Claude Biver. «Travailler?» Le terme est d’ailleurs bien mal choisi pour celui qui chaque jour affirme ne pas avoir l’impression d’exercer une profession mais de prendre uniquement du plaisir. «Une passion ne peut être stoppée! Demandez donc à un pianiste d’arrêter de jouer parce qu’il est trop vieux…»

Et l’agenda de l’entrepreneur ne désemplit pas. A la tête de la Division montres du groupe LVMH, il préside Hublot et a repris également le poste ad interim de directeur de Tag Heuer il y a un an. «J’ai soif d’apprendre! Ce que me permet tous les jours mon métier.» Car pour lui, c’est d’abord la faculté d’apprentissage qui caractérise la jeunesse.

Lorsqu’on est âgé, il faut savoir se tourner vers l’avenir pour compenser sa vieillesse!»

Et puis être plus âgé – outre quelques fatigues lors de déplacements professionnels qu’il compense grâce à une hygiène de vie rigoureuse – amènerait donc plus d’avantages que d’inconvénients. «On se bonifie avec l’âge et acquiert de la sagesse! Grâce à l’expérience acquise au cours du temps on fait moins d’erreurs. Une sorte d’effet tampon!»

Des atouts qui ont incité le chef d’entreprise à recruter des horlogers retraités au sein de Hublot. «Les jeunes ont du souffle et du courage. Mais ils manquent d’expérience! Nous avons donc fait en sorte qu’ils puissent bénéficier des connaissances des plus anciens.» Pour Jean-Claude Biver aussi, la retraite attendra. Tant qu’il respectera les trois conditions qu’il se fixe lui-même et que l’on peut résumer en trois mots: «Santé, curiosité et clairvoyance.»

Fredy Chapuis, 67 ans, moniteur d’auto-école

Il est ce qu’on appelle un inconditionnel du travail. A 67 ans, Fredy Chapuis travaille encore comme moniteur d’auto-école à Yverdon. Une activité à temps partiel mais qu’il complète par son aide bénévole dans l’entreprise de son fils paysagiste.

Une seule demi-journée à rester à la maison et je m’ennuie déjà,

affirme-t-il. Les journées paraissent bien trop longues!» Le sexagénaire a cumulé jusqu’à trois emplois au cours de sa carrière. En plus de son poste de moniteur d’auto-école dès 1992, il œuvrait comme contrôleur des denrées alimentaires pour le district d’Yverdon et représentant pour une entreprise alémanique de location de matériel de coffrage. «Je travaillais parfois jour et nuit! Il fallait que je réduise mon emploi du temps…»

Aujourd’hui il forme les enfants de ses anciens élèves. Un décalage au niveau de l’âge qui provoque parfois des situations loufoques. «Il arrive que des apprentis conducteurs se plaignent devant moi de la conduite d’automobilistes âgés... Ils ne se rendent pas compte que ces derniers sont souvent plus jeunes que moi!»

Et c’est bien ce lien avec ses jeunes clients qui le motive à poursuivre cette activité:

Lorsqu’on comprend les jeunes, on reste jeune soi-même! Ce travail, je le fais par plaisir. Sans vraiment compter l’argent qu’il peut me rapporter.»

Fredy Chapuis a tout de même fait quelques concessions à son agenda de ministre en s’accordant de manière régulière des vacances. «Je m’en vais presque une semaine par mois. Mais à peine rentré, je retourne déjà à mon travail!»

Bernard Pichon, 69 ans, journaliste indépendant.

«Mon métier, c’est ma passion!» Bernard Pichon, à un cheveu de la septantaine, saisit chaque occasion de parcourir la planète et partage ses expériences sur son blog pichonvoyageur.ch ou pour le compte de différents médias: L’Express, L’Impartial, Le Nouvelliste, Femina et Profil.

Et le journaliste n’est pas près de ralentir la cadence. «J’ai la chance de bénéficier d’une santé resplendissante, raconte-t-il.

Mais je me sens dans l’urgence: je ne veux avoir aucun regret lorsque j’aurai atteint la gare terminus de mon long périple.»

Un état d’esprit qui découle aussi de sa nature hyperactive. «Laissez-moi une heure couché sur une plage, je me demanderai déjà pourquoi j’existe!»

Il suffit de jeter un coup d’œil à l’emploi du temps du journaliste pour s’en convaincre. Lui qui revient tout juste d’un voyage à Valence et repart dans trois jours déjà pour le Qatar. «Je n’aurai que trois jours sur place… Un temps certes minimum mais durant lequel je compte bien découvrir un maximum de choses!»

Impossible pour cet amoureux de voyages de s’imaginer retraité. «Je ne veux pas croire en un terme artificiel d’un métier en fonction d’une seule date de naissance sur un passeport!» Et ses quelques années de plus, il les voit d’ailleurs comme un avantage.

A la vingtaine, on me disait conventionnel. Alors qu’aujourd’hui je me permets d’avoir un point de vue plus fantaisiste. On me mettrait presque dans le rôle du grand-père indigne!»

A quand un voyage dans l’unique but de se reposer? «Des vacances à hiberner, vous voulez dire? Du temps perdu!»

Texte © Migros Magazine | Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin