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16 janvier 2012

La révolte contre le catéchisme vert

Un vent d’écolophobie souffle. Les attaques se multiplient contre des prescriptions écologistes jugées trop contraignantes, ou pas assez humanistes. Explications et réactions.

Illustration de François Maret
Burn-out écologique!

CO², un mythe planétaire, L’apocalypse n’est pas pour demain, L’imposture climatique, L’écologie en bas de chez moi, Le mythe climatique, La légende de l’effet de serre, Comment recycler les oiseaux mazoutés. Ouf, on n’arrivera bientôt plus à les compter, ces ouvrages et pamphlets qui s’en prennent aux dogmes rigides de l’écologie militante et confirment qu’un vilain vent d’écolophobie souffle de partout, comme l’ont montré les récentes élections fédérales.

Dernière tempête en date, le brûlot du philosophe Pascal Bruckner, Le fanatisme de l’Apocalypse, qui assimile la mouvance verte à une église intolérante et fanatique, avec ses textes sacrés – les rapports du groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC – et son péché originel: l’empreinte carbone de chacun de nous.

A quoi, dans L’écologie en bas de chez moi, l’écrivain Iegor Gran ajoute «ce petit geste qui vous soulage» – comme trier ses déchets ou n’utiliser que des ampoules basse consommation – et qui peut être vu comme «l’équivalent du signe de croix qui vous protège». Contre les vertueux préceptes de la sainte Eglise, Iegor Gran revendique même «la liberté d’être con», au nom d’un humanisme qui veut voir «en chaque être humain une richesse pour le monde et non une bouche à nourrir qui produit du CO²».

C’est ainsi contre «les technocrates de Berne qui veulent mettre notre vallée sous cloche» que la population du val d’Hérens, en Valais, a refusé à 60% la création d’un parc naturel.

«Nous avons besoin de défricheurs, d’éveilleurs», martèle de son côté Bruckner, «pas de rabat-joie déguisés en pythie». Besoin «de nouvelles frontières pour les dépasser, pas de prison pour y croupir». Il en va, assure le philosophe, du «plaisir de vivre ensemble sur une planète qui nous survivra, quoi que nous fassions pour elle».

Trop triste l’écologie?

Deux écologistes – une de gauche, une de droite –, un climatologue et un philosophe répondent aux quatre questions suivantes:

1) Que pensez-vous de la thèse de Bruckner, qui insinue que derrière la défense de la nature se cacherait la haine de l’homme?

2) Des notions comme celles de «sobriété heureuse» ou de «frugalité responsable» ont-elles le pouvoir de faire rêver quiconque?

3) La peur du nucléaire, des OGM, des changements climatiques, de la surpopulation, etc. peut-elle vraiment être une marque de lucidité?

4) Que pensez-vous de l’idée de l’écologiste parisien Yves Cochet de pénaliser les couples qui ont un troisième enfant, au motif qu’un bébé, en termes de nuisances, c’est «627 aller-retour Paris-New York»?

Isabelle Chevalley, conseillère nationale Vert’libérale (Photo: Keystone/Gaetan Bally)
Isabelle Chevalley, conseillère nationale Vert’libérale (Photo: Keystone/Gaetan Bally)

Isabelle Chevalley, conseillère nationale Vert’libérale
1) L’écologie n’est pas de l’intégrisme mais une nécessité absolue de notre société pour que l’Homme puisse justement survivre. Il ne faut pas opposer nature et homme mais comprendre qu’en sauvant un arbre, on sauve un être humain. Il y a autant de différence entre des écologistes fondamentalistes et des écologistes pragmatiques qu’entre des catholiques fondamentalistes et des chrétiens modérés.

2) Un frigo qui consomme trois fois moins d’énergie qu’un vieux frigo ne demande ni sobriété heureuse ni frugalité responsable. Faire attention à la consommation énergétique ou ne pas jeter ses déchets n’importe où fait partie des règles minimums de vie en société. Nous sommes plus de sept milliards et si on ne prend pas soin de notre planète, on ne pourra simplement plus y vivre.

3) Se préparer à répondre aux menaces réelles est une preuve de lucidité. Les derniers événements à Fukushima montrent que la population a raison d’avoir peur du nucléaire. Quant aux OGM, les multiples résistances développées par les insectes et les mauvaises herbes vont impliquer des problématiques agronomiques gravissimes. Où que l’on se trouve sur terre, enfin, on peut observer les conséquences des changements climatiques. Notre génération va être relativement épargnée par ces effets. Mais que dira-t-on à nos enfants? Que nous ne savions pas ou que nous n’avons pas eu envie de changer nos habitudes?

4) Aujourd’hui l’Etat soutient la natalité alors qu’au niveau mondial nous avons un clair problème de surpopulation. Dès lors, les aides accordées par l’Etat devraient être dégressives à partir du troisième enfant. Si la Chine n’avait pas mis un frein à la natalité, le pays serait aujourd’hui ingérable.

Martin Beniston, climatologue (Photo: Charly Rappo)
Martin Beniston, climatologue (Photo: Charly Rappo)

Martin Beniston, climatologue
1)Du point de vue scientifique, le message doit absolument être fondé sur les résultats de la recherche et rester neutre. C’est ensuite à d’autres – décideurs politiques ou économiques – de faire le choix d’agir ou non. Le fait d’évoquer en soi un problème n’est pas nécessairement synonyme de message d’apocalypse, comme l’insinue Bruckner. Nier certaines évidences, comme le fait que près d’un milliard de personnes n’ont pas de quoi manger à leur faim et 1,5 milliard n’ont pas accès à de l’eau potable – pour des raisons complexes mêlant économie, aspects culturels, pertes de ressources environnementales – est tout aussi irresponsable que l’excès d’alarmisme.

2)Ces notions ne font rêver que ceux qui sont déjà convaincus. Dans un monde complexe où des intérêts très divergents sont en compétition, les solutions simplistes ne font pas recette – et sont probablement inapplicables dans la réalité…

3) Le problème est que dans un monde où l’information est devenue instantanée mais superficielle, on a l’impression de tenir LA solution à une problématique donnée, alors qu’en réalité, il existe rarement une solution univoque. La question de la «lucidité» est plutôt une question d’un manque d’accès à une information scientifiquement fondée et véhiculée, permettant de se faire une idée sur une problématique, hors de tout contexte émotionnel.

4) Je ne pense pas que la contrainte soit la meilleure manière d’agir pour atteindre ses objectifs. Il suffit de voir les immenses problèmes sociaux que la politique de l’enfant unique a engendrés en Chine, même si elle a effectivement servi à réduire la croissance démographique. Je prônerais une approche basée sur l’éducation – un vœu peut-être pieux dans un contexte de rigueur budgétaire!

Jean Romain, philosophe(Photo: Charly Rappo)
Jean Romain, philosophe (Photo: Charly Rappo)

Jean Romain, philosophe
1)Bruckner a raison. Dépasser les limites produit d’ordinaire le fanatisme. C’est le cas de la religion, et il existe des talibans de l’écologie. Les fanatiques de l’apocalypse sont apparus par périodes dans l’histoire; nous assistons depuis vingt ans à leur retour. A partir d’un problème réel, même sérieux, voilà qu’ils le poussent à l’extrême, et prédisent la catastrophe pour demain.

2) Je crois à la force de la soustraction. Il existe un point de l’esprit, Epicure l’a montré, où il vaut mieux retirer qu’augmenter: on est plus libre. Lorsqu’on est capable de se contenter de peu, personne ne peut vous prendre ce que vous n’avez pas. Vous êtes insubmersible.

3) Jamais la peur n’est une marque de lucidité. Elle est un sentiment humain sur lequel d’habiles manipulateurs soufflent pour l’attiser. En ces sortes de feintes, il faut toujours chercher à qui profite la manœuvre. Généralement, elle profite à ceux qui convoitent soit du pouvoir soit de l’argent.

4) Pour les fanatiques de l’apocalypse, l’homme est un être plutôt nuisible dans la nature et dont la disparition serait un moindre mal: c’est la thèse ordinaire de ceux qui persécutent leurs semblables avec une bonne conscience infatigable. Et la nouvelle religion écologique fait prévaloir l’émotion sur la compréhension, la morale sur l’analyse, et la peur sur l’humanisme.

Adèle Thorens, conseillère nationale, les Verts.(Photo: Celine Michel)
Adèle Thorens, conseillère nationale, les Verts.(Photo: Celine Michel)

Adèle Thorens, conseillère nationale, les Verts
1)Bruckner n’accuse pas les écologistes, mais certains écologistes radicaux. Personnellement, je rejette tout intégrisme, quel qu’il soit. Mon écologie se base sur des données scientifiques, sur une culture de la rationalité et sur l’usage des instruments démocratiques. Je considère en outre que l’homme fait partie intégrante de la nature: l’écologie est aussi un humanisme.

2)Je ne m’identifie pas vraiment à ces termes liés à la décroissance, ils ont un côté «rabat-joie». Pour moi, l’écologie, c’est avant tout la qualité de vie. Les logements écologiques sont très agréables à vivre, c’est un plaisir de consommer des produits frais et locaux et, moyennant les investissements adéquats, les transports publics peuvent être plus confortables et attractifs que les trajets en voiture.

3)La peur est souvent mauvaise conseillère. Par contre, la conscience des conséquences négatives de certaines de nos pratiques sur l’environnement et sur le bien-être des générations futures doit nous amener à prendre nos responsabilités, d’autant que nous disposons aujourd’hui déjà des technologies nécessaires. Nous savons aussi quels sont les comportements positifs à adopter et, souvent, ils sont à la portée de chacun d’entre nous.

4)Je trouve cette idée épouvantable. Avant de limiter les naissances, agissons sur notre empreinte écologique en encourageant l’utilisation des technologies propres et en adaptant nos comportements. Les enfants ne sont pas une nuisance, ils sont ceux à qui nous confierons notre planète. Engageons-nous pour la leur remettre dans le meilleur état possible, plutôt que de les accuser de tous les maux.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Maret (illustration)