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21 octobre 2013

La Route de l'absinthe

Inaugurée cette année, longue de 48 km, la version pédestre relie Noiraigue à Pontarlier. Découverte du chemin avec Nicolas Giger, l’un des initiateurs du projet franco-suisse.

Le journaliste et son guide vus de dos en train de suivre le chemin en pleine forêt
La Route de l’absinthe et ses paysages mystérieux... à l’image de la boisson interdite de production en Suisse jusqu’en 2005.
Portrait en forêt de Nicolas Giger, souriant
Nicolas Giger, président de 
l’association Pays de l’absinthe: «L'absinthe soigne presque tous les maux!»

Nicolas Giger, 79 printemps, mollets de jeune homme et yeux bleus évidemment. Ce matin-là, ce dynamique retraité, qui est aussi le président de l’association Pays de l’absinthe, a revêtu un t-shirt de circonstance: vert comme le breuvage jadis prohibé avec inscrit sur le thorax «Aujourd’hui… je m’absinthe». Pas de doute, nous sommes bien au Val-de-Travers, berceau de la fée verte!

« La Route de l’absinthe est longue de 48 kilomètres, elle va de Noiraigue à Pontarlier en empruntant des itinéraires pédestres déjà existants», précise d’emblée ce grand marcheur et coureur devant l’Eternel. Faute de temps, nous n’aurons pas le loisir de la parcourir dans son entier. Notre guide, qui connaît bien ce chemin puisqu’il en est l’un des initiateurs, nous propose alors d’en déguster une belle portion entre Saint-Sulpice et Boveresse. Marché conclu!

Un chemin à travers histoires et légendes

Notre randonnée express démarre donc à la source de l’Areuse, là où, selon
la légende, un dénommé Sulpy Reymond aurait terrassé la vouivre qui hantait autrefois les lieux. C’est vrai que ce site, franchement encaissé et bigrement mystérieux, se prête bien aux rêves étranges et aux divagations fantasmatiques. Nous suivons ensuite la rivière qui s’écoule paresseusement en direction de Fleurier, le plus gros bourg du Val-de-Travers avec ses quelque 3500 âmes.

Des bouteilles d'absinthe sur un étalage au mur.
La fée verte est composée d’absinthe, d’hysope, de mélisse citronnée et de menthe poivrée.

Dans cette localité qui peut s’enorgueillir d’avoir engendré deux Prix Nobel, nos pas nous conduisent directement chez Daniel Guilloud, un distillateur clandestin qui est sorti du bois au moment de la réhabilitation officielle de la boisson des peintres et des poètes. Juste le temps de tailler une bavette et de sécher en toute légalité une absinthe, et nous voilà repartis comme en 14.

Une vallée peuplée de hors-la-loi

Dans les années 60, au Val-de-Travers, le nombre d’alchimistes frondeurs ou hors-la-loi était estimé à 150 pour une production annuelle avoisinant les cent mille litres. «A l’époque, on n’avait pas le droit de fabriquer, de transporter et de vendre de l’absinthe, mais on pouvait en consommer!» Des représentants de l’ordre – «un juge et des flics comme dans Lucky Luke» – allaient d’ailleurs en boire régulièrement aux Bayards, chez la Malote.

Une personne se sert un verre au jet de la Fontaine à Louis.
A la Fontaine à Louis, une bouteille d’absinthe est toujours à disposition des randonneurs.

Chemin faisant, nous longeons le château de Môtiers qui s’est mué en atelier de haute horlogerie. «Nous allons à la Fontaine à Louis.» Elle se trouve un peu plus loin, dans un sous-bois, à l’entrée des gorges de la Poëta-Raisse. Au temps de la prohibition, un flacon de bleue était caché ici, sous les racines de l’arbre le plus proche. La tradition subsiste puisque la bouteille est désormais enfermée – mais pas à clef – dans une boîte visible aux yeux de tous.

Le rite veut que nous troublions le breuvage à l’eau de la fontaine. Nous nous y plions de bonne grâce. D’autant que notre guide nous précise que l’absinthe, qu’il vaut quand même mieux consommer avec modération, est un médicament qui soigne tous les maux ou presque… «Malheureusement, ça ne ralentit pas la chute des cheveux», relève-t-il en se passant la main sur son crâne un poil dégarni.

Redescente prudente – le sentier est humide et glissant – direction Môtiers, sans conteste le plus beau village du Vallon. Nous le traversons du sud au nord, en passant notamment devant le futur Musée de l’absinthe qui sera inauguré en grande pompe le printemps prochain. «Il est installé dans l’ancien tribunal du district, à l’endroit même où ont été condamnés de nombreux distillateurs!» Chaque nouvelle enjambée nous rapproche de la fin de cette balade enivrante et sans hic.

Le séchoir.
Le séchoir.

«A Paris, ils ont la tour Eiffel. Et nous, à Boveresse, on a le grand séchoir à absinthe, un bâtiment unique au monde!» Blague à part, cet édifice de bois de 1893 et classé monument historique un siècle plus tard a plutôt belle allure. «On y séchait cinq des plantes aromatiques entrant dans la fabrication de la fée verte: grande et petite absinthes, hysope, mélisse citronnée et menthe poivrée.»

L’heure de prendre congé de notre intarissable et savoureux conteur a sonné. A regret, nous le quittons devant sa maison qui s’avère être une… ancienne distillerie. Décidément, on n’en sort pas!

Auteur: Alain Portner

Photographe: Mathieu Spohn