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18 septembre 2015

La (sale) ruée vers l’ongle (propre)

Dans la jungle new-yorkaise, chacun trouve sa parade pour faire baisser la fièvre urbaine. Ma parenthèse à moi, mon petit intermède douceur, c’est…le barbier. Considérez donc les quelques lignes qui suivent comme une chronique de non-initié. Je vais vous parler des Nail Salons (ongleries).

Devanture d'une onglerie
Il y aurait 200 000 enseignes de "Nail Salon" aux Etats-Unis, 2000 rien qu'à New York. Derrière les vitrines clinquantes et exotiques, les conditions d'emploi s'apparentent parfois à de l'esclavage.

Il y a 12 000 Starbucks aux USA. 14 350 Mc Donald's. Plus de 11 000 Dunkin Donuts. Or, les petits Nail Salons détrônent tous ces géants: 200 000 enseignes aux Etats-Unis. 2000 rien qu’à New York. 36 dans trois petits blocs de l’Upper East Side (ndlr: quartier de l'arrondissement de Manhattan). Faut-il parler de ruée vers l’ongle?

Il faut, surtout, parler d’une résurgence de l’esclavage au pays des libertés fondamentales. Cette industrie qui dégage 8,5 milliards de dollars par an le fait, pour une bonne part, sur le dos des employées de ces salons - mais peut-on encore parler d’employées lorsque le salaire journalier est inférieur à 30$ ou que, pire, les «Nail technicians» ne survivent qu’à la commission.

Une enquête du New York Times (lien en anglais) a révélé l’ampleur des abus et de la soumission. Recrutement par des journaux chinois pour des tarifs indignes. Frais d’inscription (pour la candidate) de 100$. Dans de nombreux cas: pas de salaire régulier les trois premiers mois. Des journées de 10 à 12 heures. Contrôle vidéo, punitions en tous genres jusqu’à abus physique. A Harlem, un salon faisait payer ses ouvrières pour boire au robinet. Est-il possible de tomber plus bas?

Mais la question raciale surpasse tout le reste. Le marché new- yorkais est, par tradition, largement dominé par les Coréens. Qui privilégient leurs compatriotes et voue les autres Chinois, Tibétains, Népalais, non-Asiatiques (dans l’ordre) aux places les plus ingrates dans des salons aux noms étincelants comme du vernis, Queen Beauty Nail Salon, Pure Nail, J’aime Nails, – in french please!

A l’échelle nationale, ce sont les Vietnamiens qui tiennent le business (40% des techniciennes sont Vietnamiennes) pour une raison historique que j’ignorais jusqu’ici. C’est l’actrice hollywoodienne Tippi Hedren (rôle principal dans Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock), qui a lancé la machine, juste après la guerre du Vietnam. Après une visite dans le camp de réfugiés Hope Village à Sacramento, elle a envoyé sa manucure privée pour former un groupe de Vietnamiennes. 125 000 compatriotes débarquèrent après la chute de Saigon.

Une cliente
Fossé des races et des classes entre les clientes soccer mom et leurs dévouées, sous-payées et parfois maltraitées.

Quel vertige d’imaginer, du coup, derrière la vitre, ce fossé des origines et des classes entre les clientes et leurs dévouées. Dans un registre délicieusement sarcastique, le sitcom Seinfeld (lien en anglais) l’a parfaitement mis en scène. Je vous recommande aussi l’hilarant stand up d’Anjelah Johnson (lien en anglais) sur le sujet.

Sinon, une nouvelle quand même sur le front de la manucure automne/hiver. La conseillère beauté de Taylor Swift et Kate Perry ne jure désormais que par la «naked manicure» (ongles nus mais soignés) et promet la mort de la French et de la Bubble. Ah oui, je lis Vogue chez le barbier.

Texte © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez