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10 août 2015

La scène du jeu vidéo romand

Avec un demi-clic de retard à peine sur la région alémanique, la Suisse romande devient un acteur remarqué dans la création vidéoludique avec de nombreux petits studios dont certains affichent un succès insolent, y compris à l'étranger.

L'équipe de Tchagata Games
Cinq des neuf membres du studio Tchagata Games.

Le jeu vidéo devient la principale industrie culturelle au monde. En termes de montants encaissés comme de clients, les chiffres font désormais rêver toutes les autres, à commencer par Hollywood. Cette success story, dopée par les consoles puis par les appareils mobiles, se bâtit à coups de blockbusters au marketing mondial et à la distribution internationale produits par des géants comme Ubisoft, Electronic Arts, Gameloft, Nintendo et autres.

Mais la galaxie du numérique ludique brille aussi de nombreuses petites étoiles, mini-entreprises plus ou moins underground produisant des softs à faible budget mais à grand retentissement. Et, surprise, la Suisse y occupe une place de choix, avec une cinquantaine de studios de création dont Giants Software , créateur zurichois du jeu «Farm Simulator», devenu au tracteur ce que Flight Simulator est à l’avion. Même l’institutionnel s’y met: Pro Helvetia a lancé son «Call for project: Swiss Games», et l’Université de Zurich un cursus en game design.

En Suisse romande, si la propagation a été plus tardive, elle apparaît désormais bien réelle. Au point que l’on n'hésite pas à parler d’une effervescence du jeu vidéo romand. L’an dernier, une trentaine de softs sont ainsi sortis de cette scène vidéoludique romande où tout le monde se connaît, se côtoie et partage ses projets à travers des rencontres régulières, publiques ou non. A Conthey comme à Lausanne, les formations spécialisées cartonnent. Et le jeu vidéo entre par le bout du joystick dans le monde académique, grâce aux efforts de plusieurs passionnés.

A Lausanne, portrait de deux de ces petites structures à la créativité commune mais aux trajectoires différentes.

Le collectif d’amis sans ambition commerciale

Tchagata Games , ou la création de jeux vidéo par l’autre bout du joystick. Chez ce quintet de joyeux trentenaires lausannois, pas de petite entreprise en plein développement. Mais un collectif de vieux copains mi-intellos mi-rigolos liés entre autres par vingt-cinq ans d’expérience (et de plaisir) pour le jeu vidéo, «et donc pour la culture japonaise, puisque, dans les années 80, tout ou presque venait de là-bas», expliquent en chœur le deux «graphism designers» que sont Matthieu Pellet, l’aîné de la bande, docteur en histoire des religions de l’Antiquité, qu’il enseigne dans plusieurs hautes écoles (dont l’EPFL) et compagnon de Seiko Annie Rubattel, elle-même enseignante en graphisme dans une école d’art. L’appartement familial (ils ont une petite fille, adepte de Peppa Pig et plutôt à l’aise dans l’usage d’un écran tactile), sa borne arcade vintage, ses masques et figurines manga constituent un parfait décor pour les réunions de travail de la joyeuse bande.

Où ça plaisante pas mal, mais où ça travaille aussi très sérieusement, avec l’aspect script et «narrative design» pilotés par David Javet, 31 ans, doctorant en cinéma à l’Université de Lausanne et en cours de thèse sur…les représentations de la technologie dans les jeux vidéo et le cinéma japonais. «Nous sommes tous des autodidactes et nos projets se mènent en dehors de nos boulots respectifs», précise Nicolas Schluchter, administrateur system dans une agence de communication et chargé du game design. «Ce qui nous intéresse, c’est naturellement l’univers vidéoludique mais plus généralement l’exploration du jeu en général en dressant des passerelles culturelles ou référentielles», ajoute Philippe Güdemann. Passionné par le son et batteur dans plusieurs groupes bien rock, il s’occupe forcément de tout l’aspect sonore des productions de Tchagata Games.

Le collectif s’est déjà essayé à plusieurs jeux de cartes avec notamment «Dogmattack!» qui met en scène des divinités de plusieurs cultures. «Et nous sommes en train de peaufiner un jeu de douze cartes en auto-édition», note Matthieu Pellet. Côté écran, on trouve aussi un shoot’em up (jeu de tir à la première personne) sorti sur PC il y a un an et nommé «Nandeyanen!?». «En fait, il s’agit très précisément d’un shmup, soit un jeu de tir avec direction imposée. Forcément, en ne pouvant y consacrer qu’environ 10% de notre temps, on a mis trois-quatre ans à le finir. Mais c’est aussi un luxe de ne pas avoir besoin d’en vivre», note David Javet. Pas de doute, le public cible est bien «des trentenaires exigeants et critiques, qui forment une communauté assez soudée. Nous avons reçu de nombreux retours, souvent très constructifs et détaillés, ce qui nous aidés à faire évoluer le soft.»

La petite entreprise aux grandes ambitions

La petite équipe de Tchagata Games.

Pas de doute, on voit plutôt la vie du bon côté chez Sunnyside Games . Grâce à «The Firm», sorti il y a un peu plus d’un an, le petit studio lausannois s’est bâti une jolie réputation. Pas mal pour un premier jeu «réalisé en un week-end, histoire de tester le marché». A 26 ans, Gabriel Sonderegger reste le plus jeune du trio fondateur. «Mais Mathieu Bonvin, qui vient de l’animation, n’a que 28 ans», détaille Gabriel, issu pour sa part de l’illustration et du concept art qu’il a appris un étage plus bas dans le même immeuble du Flon, chez Ceruleum.

A la création de Sunnyside, les trois compères se dirigeaient d’ailleurs plutôt du côté du film d’animation. Avant de bifurquer vers le jeu vidéo après la rencontre avec Loïc Duboux, un ancien de l’EPFL et créateur de la rencontre mensuelle des Game Developers romands. «J’ai repris l’idée de la Suisse alémanique.

Comme désormais il existe plus d’une vingtaine de studios actifs dans le vidéoludique rien qu’à Lausanne, se voir régulièrement pour évoquer nos projets crée une vraie émulation.»

Et puis il y a eu «The Firm». Une vraie success story remarquée par la critique et adoptée par de nombreux pendulaires accros à cette sorte de «traducteur de stress.» Le pitch? Se mettre dans la peau d’un junior trader engagé par une compagnie où la pression est à l’image du salaire: maximale. Soit il parvient à gravir rapidement les échelons, soit il est renvoyé et rejoint la file d’attente des collègues attendant de... sauter par la fenêtre. Malgré son second degré assumé et aucune volonté réaliste, le jeu reste difficile à terminer (moins de 5% des 400 000 joueurs sur quatre plates-formes différentes y seraient parvenus). Autant dire que l’on se jette souvent dans le vide.

Evidemment, une petite société helvétique qui fabrique un premier jeu dans l’univers de la finance impitoyable a aidé au buzz. «En fait, Loïc avait travaillé quelques années dans le milieu bancaire, ça n’avait pas été de tout repos et l’idée est simplement venue de là. Mais avec une approche satirique assumée. Vu notre origine, certains ont pourtant pensé à quelque chose de plus sérieux, comme Le Figaro lorsqu’il nous a contactés.» La petite équipe - quatre personnes fixes, donc actuellement neuf - reconnaît que la presse suisse romande a beaucoup aidé au lancement de «The Firm» avec de jolis focus. «Nous n’aurions clairement pas eu la même visibilité sans cela.

Nous habitons une petite région et nous aimerions y rester, cette solidarité entre nous comme avec avec les médias qui jouent le jeu fait clairement partie des atouts de la Suisse romande.»

Avec des dizaines d’applications vidéoludiques sortant sur les plates-formes mobiles chaque mois, certaines conçues comme des grosses productions avec d’importants moyens, un «petit» jeu ne doit pas seulement être sympa. Il doit être vu, donc mis en avant par Apple dans son Store. «Les téléchargements ont clairement décuplé à ce moment-là, à une vitesse qui a surpris tout le monde, nous compris.» Ce qui a provoqué quelques grosses semaines, puisqu’il reste beaucoup à faire après la parution de l’application. «Il ne faut être à l’écoute des critiques, ne pas traîner pour proposer de petits correctifs et continuer à occuper le devant de la scène. Un vrai marathon.»

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey