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12 septembre 2016

La seconde vie des chevaux arthrosés

A Baulmes (VD), Pierre Ravussin a mis au point un traitement au laser pour soigner le cartilage des équidés. Cette technique, qui a notamment permis de remettre en selle un pur-sang anglais, pourrait servir à l’avenir à guérir les chiens et, pourquoi pas, l’homme.

Le professeur Pierre Ravussin a inventé un procédé unique qui «gomme» l’arthrose des chevaux.

Il était une fois Cominols, un pur-sang anglais prometteur… Sa vie démarre comme un conte de fées: à deux ans, il remporte sa première épreuve à l’étranger. C’était à Lyon en novembre 2013. Aligné à Deauville le mois suivant, c’est la descente aux enfers: il ne termine que neuvième, avec une boiterie en prime. Le verdict tombe comme un couperet: arthrose précoce.

L’histoire de ce spécialiste de courses de plat aurait pu s’arrêter là, car ce diagnostic le condamnait logiquement à une retraite anticipée, pire à la boucherie. Mais voilà, il était écrit qu’il bénéficierait d’un coup de baguette magique ou plutôt d’un traitement révolutionnaire administré par son vétérinaire, le Dr Theo Tschanz de la clinique équine de Neugraben, à Niederlenz (AG).

L’opération est un succès. Après une période de convalescence, le hongre reprend l’entraînement et les compétitions. «Avec de belles performances à la clé», se réjouit Anton Kräulinger, son heureux propriétaire. En effet, son champion figure à nouveau régulièrement dans le peloton de tête et a même inscrit de nouvelles victoires à son palmarès.

Resurfaçage au laser

Ce happy end, Cominols le doit à un homme en particulier: le professeur Pierre Ravussin, fondateur de la start-up Laserix et inventeur d’un procédé unique qui vise à donner «une seconde vie aux chevaux touchés par l’arthrose». Dûment brevetée et baptisée Cartilex, sa méthode consiste en un resurfaçage (suppression de la fine couche endommagée et polissage) au laser arthroscopique du cartilage, de manière à éliminer la friction et donc l’inflammation dans l’articulation.

«Les premiers tests ont eu lieu ici à Baulmes (VD) en 2004, raconte ce physicien qui a prodigué son savoir à l’EPFL ainsi qu’à l’Université de Paris 7.

C’était sur des cartilages de poulet que j’étais allé chercher à la Migros. Eh bien, ça n’avait pas marché du tout!»

L’écho de son rire se répercute sur les murs épais de la maison de ses ancêtres, qu’il a en partie transformée en laboratoire.

Ce Géo Trouvetou remet l’ouvrage sur le métier jusqu’à ce que la bonne idée émerge. «Pour pouvoir traiter le cartilage au laser, il suffisait de marquer au préalable sa surface avec un colorant utilisé depuis des années en médecine cardiaque, donc sans danger pour les équidés, puis de procéder à un lissage comme on le ferait avec une gomme à effacer.»

Les essais cliniques se poursuivent au sein de l’Université de Berne. Sur du cartilage vivant à l’Institut de pathologie et sur des chevaux morts à la Clinique équine.

On a constaté qu’il n’y avait aucun dommage collatéral. Mieux, on a observé des effets secondaires bénéfiques inattendus, à savoir que la lumière du laser favorisait la régénération des chondrocytes, les cellules qui composent le cartilage et sont responsables du maintien de sa structure.»

Ne reste plus alors qu’à dégoter un vétérinaire prêt à prendre le «risque» d’expérimenter Cartilex sur des patients vivants. Ce sera le Dr Theo Tschanz, dont on a parlé précédemment. Et Cominols sera le premier à passer sur le billard. L’intervention a lieu le 27 août 2014. Une année plus tard, ce galopeur gagne la «Weltmeisterschaftslauf Fegentri» à Zurich.

On ne prête qu’aux riches

Même si tous les voyants sont au vert, Pierre Ravussin n’est pas arrivé au bout de sa course d’obstacles! Il doit encore trouver 200 000 francs pour lancer la production en série de son procédé.

En Suisse, on trouve facilement un financement pour démarrer un projet (sa start-up a d’ailleurs obtenu un fonds de la Commission fédérale pour la technologie et l’innovation), mais quand on arrive à la phase de commercialisation, il n’y a plus rien.

«Quant aux banques, elles ne prêtent qu’aux riches, c’est tristement vrai.»

Le salut pourrait venir de la France où Laserix a déjà honoré deux commandes de cliniques vétérinaires situées dans les environs de Paris. «Comme nous sommes membres du pôle Hippolia (réseau des acteurs innovants de la filière équine, ndlr), notre projet est reconnu par le gouvernement français et cela devrait donc nous permettre de recevoir une aide financière.»

Après les animaux, l’homme

Car ce professeur n’a pas l’intention de s’arrêter en si bon chemin. Après avoir ciblé les chevaux – «Un marché au potentiel énorme!» – il envisage d’étendre son traitement aux chiens, puis à l’homme. «L’application finale, c’est clair que je la réserve à l’être humain», confirme cet infatigable chercheur qui a déjà entamé des négociations avec le CHUV à Lausanne en vue d’une future collaboration…

«Le laser aide vraiment les chevaux»

Dr vétérinaire Theo Tschanz, clinique équine de Neugraben, Niederlenz (AG).

Combien de chevaux avez-vous traités avec Cartilex?

Quatre pur-sang présentant une arthrose précoce.

Avec quels résultats?

Ces chevaux ont repris l’entraînement, la ­compétition et sont performants. Certains ont même gagné des courses. Mais je ne peux pas affirmer que ce résultat est uniquement dû à ce resurfaçage au laser.

Pourquoi cela?

Parce qu’il s’agit en fait d’une combinaison de traitements avec des injections après l’opération. Donc, c’est difficile de dire si c’est la combinaison des deux qui aide le cheval à se rétablir, ou si c’est seulement l’un des deux traitements qui agit…

Mais avant, quand vous faisiez des arthroscopies uniquement avec les injections, obteniez-vous les mêmes résultats?

Non. C’est bien pour cela que l’on pense que le laser aide vraiment les chevaux. Mais nous avons besoin de traiter plus de cas avant de pouvoir vraiment nous prononcer sur la réelle efficacité du procédé du professeur Ravussin.

C’est donc trop tôt pour dire qu’il s’agit d’un traitement miracle…

Effectivement, tant qu’on n’a pas fait davantage d’essais, je préfère rester prudent.

Selon vous, si ce procédé s’avère au final concluant, est-il imaginable que l’on puisse l’utiliser un jour sur des êtres humains?

Oui, car le cartilage du cheval est tout à fait comparable à celui de l’homme.

Texte: © Migros Magazine | Alain Portner

Auteur: Alain Portner

Photographe: Gregory Collavini