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8 octobre 2012

La séduction, ce pouvoir qui ne dit pas son nom

Dans son dernier livre, le psychiatre Daniel Marcelli décortique cette forme sournoise de soumission et l’oppose à l’autorité bien comprise.

Enfant portant un énorme cadeau
Pour le 
psychologue 
Daniel Marcelli, 
la séduction 
a désormais pris 
la place de
 l’interdiction 
et de l’autorité. (Photo: Getty Images/David Trood Pictures)

La semaine dernière dans nos colonnes, le psychologue clinicien Didier Pleux expliquait pourquoi il voyait dans l’éducation la principale cause de ces adultes vivant uniquement pour eux et donc aux dépens des autres, qu’il nomme les adultes tyrans. Le dernier ouvrage du psychiatre français Daniel Marcelli, Le règne de la séduction, mène une réflexion en parallèle.

Pour cet auteur connu notamment pour l’un de ses précédents livres, Il est permis d’obéir, la séduction a pris la place de l’interdiction et de l’autorité. En politique comme en famille, il faut désormais flatter pour obtenir l’adhésion, du citoyen comme de l’enfant. «Là où la force recourt à la contrainte, la séduction semble ménager la liberté.» Parfaite illusion pour l’auteur, car «celui qui se croyait libre se découvre tout à coup ligoté, enfermé, captif.»

Des familles qui se veulent démocratiques

La publicité en offre un parfait exemple. Si autrefois la réclame vantait les mérites d’un objet, la pub sous toutes ses formes cherche plutôt à flatter le désir du consommateur. Son but reste pourtant identique: amener ce dernier à agir comme elle le souhaite. Et cela se retrouve dans tout l’espace public, jusque dans le pouvoir politique qui parfois use et abuse de la séduction pour emporter l’adhésion du citoyen. Ou son suffrage. Mais c’est bien «une promesse qui ne tient pas parole». Caricaturalement, on pourrait dire que si la force est le propre des régimes non démocratiques, la séduction est devenue «un instrument privilégié du pouvoir, celui d’assujettir l’autre».

L'enfant est désormais le pilote du navire familial.

Désormais, relève Daniel Marcelli, la séduction s’est également massivement invitée dans l’espace familial et éducatif. Dans les pays occidentaux, la famille se veut désormais démocratique. Toute souhaitable qu’elle soit, l’égalité entre homme et femme a également fragilisé le couple conjugal. Le lien conjugal ne consacre plus la «soumission» de l’épouse à son mari, laquelle avait le devoir de résider sous le toit de celui-ci. De son côté, libéré de ses obligations «traditionnelles», l’homme se sent en droit de s’engager et de se désengager au gré des circonstances et des rencontres. «Femmes et hommes éprouvent ensemble la jouissance de cette libération… mais pour mieux tomber dans la déréliction des émotions», constate l’auteur, sans aucun jugement de valeur.

Cette fragilisation du lien conjugal amène au renforcement du lien de filiation. Pour le psychiatre, tout se passe comme si chaque conjoint, conscient de la fragilité du couple, ne veut pas prendre le risque de désamour de l’enfant en cas de séparation. Et travaille donc à se faire aimer de ce dernier à travers la séduction. De plus, en cas de conflit conjugal, cette autorité parentale conjointe pose problème: qui la détient, en définitive? En tout cas, «cette conception juridique bouleverse radicalement l’ordre social ancien, mais aussi toutes les constructions théoriques de l’autorité telles qu’elles se sont élaborées au cours du XIXe, puis du XXe siècle.»

L’égalité entre homme et femme a fragilisé l’autorité du couple conjugal. Qui a aujourd’hui le dernier mot? (Photo: Getty Images/B2M Productions)
L’égalité entre homme et femme a fragilisé l’autorité du couple conjugal. Qui a aujourd’hui le dernier mot? (Photo: Getty Images/B2M Productions)

L’intérêt de l’enfant n’est pas toujours la priorité

Devant la complexité du problème, poursuit Daniel Marcelli, le législateur a fait de l’enfant le «pilote du navire familial» à travers la désormais fameuse notion de «l’intérêt premier de l’enfant», devenue peu à peu prédominante depuis les années 70. Ce qui ne constituait jadis pas l’objectif premier de l’éducation, l’épanouissement de l’enfant, apparaît désormais comme prioritaire. Ce qui fait dire à l’auteur que l’intérêt de l’enfant fait précisément autorité. «Désormais ce potentiel développemental vulnérable propre au statut de l’enfance fait autorité, à la fois sur les adultes qui l’élèvent et sur la société qui, principalement tournée vers le futur et l’avenir comme le sont nos sociétés dominées par la technologie, est animée par le souci du développement, c’est-à-dire le potentiel de croissance.»

Quand la séduction mène à la déception

On le voit bien dans la publicité pour une voiture familiale ou le choix des couches-culottes: l’enfant devient lui-même objet de séduction dans une société entièrement tournée vers le futur. Mais, avertit le psychiatre, l’usage immodéré de la séduction risque de conduire à la déception, au sentiment de s’être fait avoir» et, in fine, à un retour possible de la violence. Car la séduction consiste surtout à «abuser de la vulnérabilité de l’autre, à le tromper, jusqu’au moment où il en vient à se rebeller.» A méditer.

Pour une vraie obéissance

Hélas pour l’adulte qui aura obtenu que l’enfant se taise, range sa chambre ou cesse de vouloir utiliser des objets dangereux, «le pouvoir n’est pas l’autorité»! Certes, remarque Daniel Marcelli, «tout le monde réclame une restauration du principe d’autorité, mais personne n’a vraiment envie d’obéir». Or l’obéissance n’est pas la soumission. Obéir, rappelle l’auteur, signifie précisément «tendre l’oreille».

Si un enfant a posé de lui-même le couteau que son parent lui demande de ne pas utiliser, il l’a fait de lui-même, avec la liberté de penser qu’il aurait pu s’y refuser et, donc, désobéir. Si le dangereux objet lui a été arraché des mains ou qu’il a fini par l’abandonner par peur d’une punition ou d’une fessée, il n’obéit pas. Il se soumet. Avec souvent comme seule envie de recommencer plus tard, lorsque l’adulte aura le dos tourné. «Tel est le paradoxe de l’éducation: obtenir des enfants non pas qu’ils se soumettent, mais qu’ils obéissent, pour les laisser parvenir à ce moment particulier où ils vont désirer être les auteurs de leurs propres décisions», en choisissant d’obéir. Ou pas.

La soumission est du côté du pouvoir, obtenu par la force, la ruse ou… la séduction. L’obéissance, elle, reste le corollaire de l’autorité, qui n’a rien de naturelle. Ses caractéristiques? Contrairement au pouvoir qui n’en a pas besoin, elle s’inscrit dans un lien de confiance. Elle interdit, mais elle autorise aussi, «une autorité qui ne ferait qu’interdire, c’est de l’autoritarisme, une emprise par le pouvoir d’interdire».

Par ailleurs, elle passe nécessairement par la communication humaine, le regard et surtout le langage. Elle suppose donc une demande et une écoute.

Bref, l’autorité ne se situe ni dans la force ni dans la séduction, mais au contraire dans la capacité à celui ou celle qui la détient à s’en passer sur un plus faible qui, lui, «accorde une reconnaissance d’autorité à celui qui ne l’a pas contraint». Beau programme éducatif, non?

Auteur: Pierre Léderrey