Archives
17 novembre 2016

La sieste au travail: une bonne idée?

Piquer un petit somme permet de recharger ses batteries et boosterait même nos performances. Des entreprises de pointe l’ont compris et encouragent sa pratique. Mais celle-ci reste encore très confidentielle sous nos latitudes.

Pouvoir faire une sieste au travail ne fait pas encore partie des mœurs en Europe, mais tend à être de mieux en mieux accepté. (Photo: iStock)
Pouvoir faire une sieste au travail ne fait pas encore partie des mœurs en Europe, mais tend à être de mieux en mieux accepté. (Photo: iStock)

M’enfin! Capable de s’endormir au bureau dans toutes les positions (couché sur le tapis moelleux d’une salle de conférence, assis dans un distributeur d’essuie-mains ou debout entre deux portes), Gaston Lagaffe a élevé la sieste au rang d’œuvre d’art. Au grand dam de son supérieur Léon Prunelle qui se tue et s’évertue à l’empêcher de buller sur une pile de courrier en retard.

Signés Franquin, ces gags à répétition reflètent à merveille la vision que la société se fait de la pause dodo au boulot: un rituel de fainéant associé à l’indolence et à l’oisiveté. Alors syndic de Lausanne, Daniel Brélaz en a d’ailleurs fait l’amère expérience, lui qui avait été filmé alors qu’il somnolait en pleine séance du Grand Conseil vaudois. Son petit roupillon avait fait le buzz sur la Toile, l’obligeant à se justifier dans la presse.

La sieste, une pratique honteuse

Dans nos contrées judéo-chrétiennes, où le travail a valeur de vertu, cette pratique est encore souvent mal vue et considérée comme honteuse. Vous ricanez? Selon le très sérieux Institut national du sommeil et de la vigilance, 19% des salariés français se cacheraient pour dormir.

Où? Dans l’intimité de leur bureau quand cela est possible. Sinon, sur la banquette arrière de leur voiture, voire carrément – comme l’ont avoué 5% des quelque 20 000 actifs européens sondés par le site Monster.fr – aux toilettes.

Diaporama: d'illustres adeptes de la sieste

Sous d’autres latitudes, en revanche, cette parenthèse de sommeil est acceptée, elle fait partie des mœurs. C’est le cas dans le pourtour méditerranéen, en Amérique latine ou encore en Asie (le droit de faire la sieste est même inscrit dans la Constitution chinoise!).

«Lorsque je donne des conférences au Japon et qu’elles ont lieu en début d’après-midi, il n’est pas rare que plusieurs personnes s’assoupissent. C’est tout à fait normal, même si cela déstabilise un peu au début», raconte Bruno Comby, auteur d’Eloge de la sieste, ouvrage paru récemment en poche aux Editions J’ai lu.

Les bienfaits d’un petit somme

Ce polytechnicien qui s’est spécialisé dans la santé préventive veut briser «le tabou de la sieste», comme il l’appelle, et milite pour que ce sacro-saint petit somme soit pleinement admis par les employeurs.

Il est important de remettre cette pratique à l’honneur en Europe. Ce n’est pas du temps perdu! Au contraire, c’est du temps utile, du temps de gagné qui permet de faire plus et mieux dans sa vie et dans son travail.»

S’appuyant sur de nombreuses études, notre interlocuteur met l’accent sur les bienfaits de la sieste qui, en plus de nous redonner de l’énergie, boosterait nos performances.

Nécessaire et bienfaisante, elle favorise la concentration et la créativité, elle est un facteur de réduction du stress et d’augmentation de l’efficacité… Bref, elle est bonne pour la santé et la productivité.»

Haro sur la machine à café

Malgré cela, cet entracte réparateur n’est toujours pas le bienvenu en entreprise et son usage reste confidentiel, pour ne pas dire marginal dans notre pays. Les employeurs préfèrent investir dans une cafétéria plutôt que dans une «siesteria».

Ce qui fait bondir Bruno Comby: «On se dope à la caféine pour pouvoir continuer de travailler toujours plus, on tire sur la corde jusqu’à l’effondrement, la dépression, le burn-out, c’est une véritable catastrophe!»

Cet apôtre du roupillon ne désespère pas pour autant. Parce que la méridienne revient à la mode, parce que de plus en plus de firmes passent à l’acte, suivant en cela l’exemple de géants de la Silicon Valley comme Google ou Apple.

En Suisse, quelques sociétés osent la sieste. Parmi elles, des PME branchées (lire aussi le témoignage du fondateur et patron de Qoqa) ou encore des entreprises plus traditionnelles, à l’image de la Fédération des coopératives Migros qui offre à ses employés un espace de repos dans son QG zurichois.

«Il y a une vingtaine d’années, parler de la sieste au travail, cela faisait sourire. Aujourd’hui, c’est perçu comme quelque chose de nouveau, d’intéressant, de positif», constate Bruno Comby, qui reste optimiste: «L’idée fait son chemin et nous sommes, je crois, sur la bonne voie…»

Pascal Meyer, CEO de Qoqa et promoteur de la sieste au travail, en action.
Pascal Meyer, CEO de Qoqa et promoteur de la sieste au travail, en action.

Pascal Meyer, CEO de Qoqa.ch: «Pour les Chinois, faire la sieste est tout à fait normal»

«La première fois que j’ai vu des gens faire la sieste au travail, c’était en Chine, dans la succursale d’une ancienne boîte où je travaillais. Je voulais poser une question à l’employé qui était à côté de moi et il ne répondait pas. En fait, il sommeillait sur son bureau.

Ça m’a inquiété jusqu’au moment où mes collègues asiatiques m’ont assuré que c’était tout à fait normal. Vingt minutes plus tard, il se réveillait et était au taquet pour la suite. Ça m’avait impressionné et interrogé.

Après, j’ai testé et j’ai constaté que ça donnait un coup de boost indéniable au niveau de la productivité, de la lucidité et de l’humeur aussi.

Une petite sieste de quinze à vingt minutes, c’est déjà très réparateur.

Depuis, je suis fan et j’essaie de faire un max de siestes. Mais à cause de mon emploi du temps, je ne peux malheureusement pas m’en accorder une chaque jour, je suis plutôt un pratiquant à 30%. Mais j’encourage vivement ce rituel parce que je suis convaincu de ses bienfaits.

Franchement, je n’y vois que des avantages, autant pour les employés que pour les employeurs. Mais pour l’instant, j’ai l’impression qu’on se fout complètement de cela en Suisse, qu’on n’est pas encore conscient des effets positifs résultant de cette pratique.

Dans mon entreprise, j’ai simplement dit à mes collaborateurs que c’était cool de faire la sieste et après chacun fait ce qu’il veut.

Aujourd’hui, sur les 71 personnes qui travaillent avec moi, environ 15% font la sieste régulièrement. Elles prennent évidemment ce temps sur leur pause. Et comme il n’y a pour l’instant pas d’espace dédié au repos, elles se débrouillent comme elles peuvent. En logistique, par exemple, des gens se sont aménagé un petit endroit avec une espèce de pouf où ils se posent après avoir dîné; ils font un petit somme et après ils repartent comme neuf pour l’après-midi.

Prochainement, nous allons construire un nouveau bâtiment, un Qoqa Center dans lequel sont prévues des zones de détente où l’on pourra se ressourcer, se reposer. Pour cela, je me suis directement inspiré de ce qui se fait dans les grandes firmes de la Silicon Valley que j’ai visitées il y a un peu plus d’une année, des entreprises qui n’ignorent rien des vertus de la sieste.»

Interview

Dr Vicente Ibanez, responsable du Centre de médecine du sommeil aux Hôpitaux universitaires de Genève
Dr Vicente Ibanez, responsable du Centre de médecine du sommeil aux Hôpitaux universitaires de Genève

Dr Vicente Ibanez, responsable du Centre de médecine du sommeil aux Hôpitaux universitaires de Genève

La sieste est-elle bonne pour la santé?

Différentes recherches ont montré que la sieste améliore la performance cognitive, l’humeur et diminue la fatigue ainsi que la somnolence chez ceux qui ont un déficit de sommeil. Il existe une controverse non résolue sur l’effet bénéfique qu’aurait la sieste sur les troubles cardiaques et d’autres troubles de la santé: à ce propos, certains travaux ont montré qu’il y avait un réel bénéfice à faire la sieste, d’autres pas.

La sieste permet de récupérer, mais quid de nos performances?

Elle améliore le temps de réaction et la précision dans la réalisation des tâches. Parfois, l’apprentissage l’est aussi.

Ce sont les personnes qui souffrent d’un manque de sommeil préalable qui bénéficient le plus des effets positifs de la sieste.

Quelle est la durée idéale de la sieste?

D’après les études, elle se situe entre dix et trente minutes. Les siestes de dix minutes amélioreraient plus rapidement les performances que celles de vingt ou trente minutes.

Pourquoi?

Une plus longue sieste demande une période d’adaptation – le temps que l’inertie du sommeil disparaisse – avant que l’on soit plus performant. Ensuite, les bénéfices de la sieste sont similaires, quelle que soit sa durée.

Vous arrive-t-il de recommander la sieste?

La sieste n’est clairement bénéfique que quand les besoins en sommeil sont accrus. Par exemple, lorsqu’un adulte souffre d’une désorganisation du sommeil, comme la narcolepsie ou les apnées du sommeil. Il faut alors traiter les troubles et, si une somnolence diurne persiste, recommander en plus la sieste. En revanche, la sieste n’est pas conseillée aux personnes qui se privent volontairement de sommeil et se couchent tard en raison de distractions multimédias ou sociales. A la longue il se produira une insomnie la nuit, qui diminuera encore le temps de sommeil nocturne et aggravera la somnolence diurne.

Si vous étiez employeur, favoriseriez-vous la sieste pour améliorer le rendement des employés?

Je ne pense pas que la sieste chez les personnes au sommeil normal améliore significativement les performances au travail.

© Textes: Migros Magazine - Alain Portner

Auteur: Alain Portner