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16 avril 2012

«La SSR doit contribuer à la cohésion nationale»

Raymond Loretan a pris la tête de la SSR au début de l’année. La convergence est en voie de finalisation, l’accent est à présent mis sur la qualité de l’offre.

Raymond Loretan
Raymond Loretan: «La SSR se bat comme tout 
le monde dans 
un marché 
publicitaire 
difficile.»

Quel premier bilan tirez-vous après ces cent premiers jours à la tête de la SSR?

Venant de l’extérieur de la maison SSR, je termine ma phase d’introduction; j’ai fait un tour approfondi de l’entreprise et de l’association qui la gère. J’ai eu l’occasion de lier des contacts sur le terrain, de rencontrer des collaborateurs, de voir comment ils travaillent, d’aller dans les coulisses des émissions, à la radio et à la télévision pour mieux y connaître la multitude des métiers différents. Mais quelques questions n’attendent pas: je me suis immédiatement investi dans la collaboration avec les éditeurs dans le domaine de la publicité en ligne.

Et cela correspond à l’idée que vous en aviez?

Oui. Je compare la SSR à une montre à haute complication, avec ses nombreux rouages. L’un des rôles principaux du président est de mettre de l’huile dans ces rouages pour que l’aiguille tourne dans le bon sens et donne la bonne heure. Elle est un reflet fidèle de la Suisse, avec sa richesse de cultures et de cultures d’entreprises, ses mentalités différentes, ses manières d’affronter les problèmes.

Nous souhaitons pouvoir passer de la publicité sur internet.

Vous disiez dans l’émission «Pardonnez-moi» qu’il y a un effort de cohésion nationale à faire. C’est ce que vous dites ici entre les lignes.

La cohésion nationale n’est jamais acquise, il y a toujours un effort à faire. Je vois trois défis. D’abord, la mission prioritaire de la SSR est de contribuer à cette cohésion nationale, toujours plus fragile au moment où la Suisse se polarise; par exemple la décision du canton de Zurich d’abolir l’enseignement du français au profit des mathématiques est un signal inquiétant pour le maintien de la cohésion. Le deuxième défi consiste à rappeler à la population l’importance de la mission de la SSR, d’expliquer le rôle d’une redevance qui assure aux minorités latines une radio et une télévision comparables à celle de la majorité alémanique. Et enfin, troisième défi, l’entreprise elle-même doit encore gagner en cohésion. Il faut poursuivre le processus de convergence au sein des unités d’entreprise régionales. Mais aussi au niveau national, nous travaillons à la création de synergies et de passerelles entre les quatre unités d’entreprise. Enfin, le fonctionnement entre l’association et l’entreprise doit être optimisé. L’association représente les «actionnaires» de l’entreprise et garantit son ancrage démocratique, la qualité des programmes, mais aussi son indépendance, par rapport notamment à l’Etat et à la politique. Faire fonctionner ces rouages est une mission fascinante.

Avec la convergence, y a-t-il une meilleure communication entre les parties alémanique et romande?

«La SSR est l’une des radios-
télévisions les plus performantes d’Europe.»
«La SSR est l’une des radios-
télévisions les plus performantes d’Europe.»

C’est quelque chose que vous pouvez apporter en tant que président?

Le Conseil d’administration est en train de se pencher sur la stratégie de l’offre et en discutera cet été. Il décidera des lignes directrices de cette offre sans toutefois s’ingérer dans les programmes. Les conseils régionaux quant à eux avalisent les concepts des chaînes radio et des grands domaines de la télévision.

Votre prédécesseur a beaucoup œuvré à la convergence, vous travaillerez plutôt au niveau de la stratégie de l’offre?

Ce sera l’une des tâches centrales, mais pas seulement. Jean-Bernard Münch a mis en place la réforme des structures. Il faut maintenant aller jusqu’au bout de ce processus et faire fonctionner les différents organes de la SSR, chacun selon ses nouvelles compétences. Ensuite, nous poursuivons les efforts d’efficience et d’économie afin de confirmer l’efficacité de la SSR, l’une des radios-télévisions les plus performantes d’Europe. Les synergies permettent des économies et la SSR a renoué avec les chiffres noirs en 2011.

Comment la SSR compte-t-elle créer davantage de programmes propres alors?

Nos économies ne visent pas des bénéfices. Elles sont réinjectées dans nos productions et dans nos infrastructures.

Cela sera-t-il encore possible si la redevance Billag est supprimée?

Elle ne l’est pas, bien au contraire. Le Conseil national s’est prononcé à la majorité des deux tiers pour un financement moderne du service public. La loi va être révisée, je pars de l’idée que la redevance va rester globalement stable. Cela signifie que si l’on veut investir dans davantage de productions suisses, nous devrons trouver d’autres ressources financières. Aujourd’hui, quelque 70% des revenus proviennent de la redevance, et 30% des recettes commerciales. Il faut pour le moins que cette proportion reste stable.

Et que faites-vous pour cela?

La SSR se bat comme tout le monde dans un marché publicitaire difficile, vu les fenêtres publicitaires des chaînes étrangères. Nous voulons offrir de la publicité en ligne pour compenser les pertes prévisibles en matière de publicité sur nos chaînes. Nous gagnons des téléspectateurs là où nous n’avons pas le droit de faire de la publicité: sur internet. Et nous perdons des spectateurs là où nous avons le droit de faire de la pub: dans les chaînes.

Comment justifiez-vous l’arrivée de la publicité sur les sites internet de la SSR alors que les autres médias doivent revenir au contenu payant pour survivre?

Nous ne voulons précisément pas de publicité sur les sites. Nous voulons simplement passer des spots publicitaires sur l’internet également lorsqu’on télécharge nos émissions et nos vidéos. Pour proposer une offre publicitaire cohérente aujourd’hui, vous devez offrir à un annonceur une présence sur le Net.

Notre système politique a fait ses preuves, mais doit évoluer.

Avez-vous de la compréhension lorsque les Suisses allemands râlent de devoir financer les programmes romands?

Je leur sais gré de remplir cette obligation confédérale, selon les règles de fonctionnement de notre Etat fédéral.

Les quatre langues sont-elles nécessaires?

Qui voudrait prétériter la Suisse italienne et les Romanches? Nous avons quatre langues et en sommes fiers! La cohésion se caractérise par le respect des minorités, et nous sommes bien placés, nous Romands, pour le savoir.

Alors comment voyez-vous l’attaque de la «Weltwoche» («Les Romands sont les Grecs de la Suisse»)?

Le journaliste qui l’a écrite ne connaît pas la Suisse romande. Les Romands ont su apprécier à sa juste valeur cet article. Quand je suis rentré en Suisse en 2007, après dix ans d’expatriation, deux choses m’ont frappé: d’un côté, ce boom économique incroyable de la région lémanique. De l’autre, un Röstigraben qui s’est encore élargi. Je suis parti cinq ans après la votation sur l’Espace économique européen (EEE). C’étaient les débuts de la polarisation politique. L’incompréhension de l’autre s’est renforcée. C’est dire que la SSR doit jouer un rôle plus important que jamais pour dépasser cette ignorance, pour que les Suisses réapprennent à découvrir les autres régions, cultures, langues...

Qu’est-ce qui vous a fait accepter ce poste?

«Il faut maintenant aller jusqu’au bout du processus de réforme des structures et faire fonctionner les différents organes de la SSR, chacun selon ses nouvelles compétences.»
«Il faut maintenant aller jusqu’au bout du processus de réforme des structures et faire fonctionner les différents organes de la SSR, chacun selon ses nouvelles compétences.»

Après quatre ans dans le privé, vous voici revenu dans l’administration fédérale, vous perdez votre liberté de parole?

Mais je ne retourne pas dans l’administration fédérale, loin de là! La SSR est une association privée avec mandat constitutionnel. Cependant une chose reste: l’ambassadeur doit rester en dehors de la politique partisane, comme le président de la SSR…

Vous avez tout de même gardé un avis sur ce qui se passe...

Plus que jamais! Je crois en notre système politique qui a fait ses preuves, mais qui doit évoluer. Fondamentalement, le système est bon, mais il doit s’ajuster à un monde «global» dont les lignes de démarcation et de rupture sont en mouvement.

Et par rapport à l’Europe?

Je crois à la construction européenne, dont les difficultés sont inhérentes à un tel projet. Il faut des décennies, voire des siècles pour consolider un tel ouvrage , à l’image de l’histoire de notre pays. En 1992, on a choisi une autre voie que l’adhésion, on constate à présent les difficultés à surmonter, «la Suisse est ma patrie, l’Europe est notre avenir». Maintenant, sous quelle forme, on verra bien.

N’y a-t-il pas des conflits d’intérêts entre vos différentes activités?

Non, cette question a été examinée lors de mon élection et j’ai proposé au Conseil d’administration un mécanisme pour que les questions de compatibilité fassent l’objet d’une surveillance permanente pour tous les membres du conseil. Moi-même j’ai démissionné des mandats qui étaient incompatibles pour des questions de conflits d’intérêts ou de temps.

Auteur: Mélanie Haab

Photographe: Fred Merz/ Rezo