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23 avril 2012

La Suisse a ses intouchables

Depuis le début de l’année, la contribution d’assistance permet à chaque bénéficiaire d’une allocation pour impotent d’obtenir une aide à domicile. Un peu à l’image du célèbre film français.

Erica Hatt aide Pierre Margot-Cattin à enfiler sa verste
Depuis août dernier, Pierre Margot-Cattin peut compter sur l’aide régulière d’Erica Hatt...

A Lavey-Village, Erica Hatt parle de Pierre Margot-Cattin comme de son employeur. «Pour moi, rétorque ce dernier, elle est mes mains, elle est mes jambes.» Depuis août dernier, cette Valaisanne à la poignée de main solide et au parler franc est l’une des assistantes personnelles de Pierre. «J’ai aussi Béatrice qui vient m’aider, ainsi que Jean-Marie, pour l’équivalent d’un 20%. Mais lui c’est surtout pour le bricolage, pour toutes ces petites choses dont un père de famille se charge normalement dans une maison.»

Suite à un grave incident de grossesse, Pierre est né comme cela, il y a cinquante-huit ans: avec des articulations déformées et des muscles atrophiés. Un lourd handicap qui ne l’empêche pas de vivre pleinement, d’enseigner à la Haute Ecole spécialisée (HES) Valais et d’être papa d’un petit garçon de 8 ans. «En plus du ménage ou des repas, Béatrice s’occupe pas mal de lui lorsque mon épouse, qui enseigne également, ou moi-même travaillons», explique-t-il.

Le rôle d’Erica consiste plutôt à aider Pierre à se lever, à faire sa toilette et à s’habiller. Autant de gestes quotidiens pour lesquels Pierre a besoin d’un coup de pouce. «Avant, c’était mon épouse qui s’en chargeait. La présence d’une assistante personnelle lui permet de redevenir pleinement ma compagne et non ma soignante. C’était très important pour nous.»

Un projet pilote mis en place en 2006

Pierre et Erica forment un couple d’intouchables. Comme dans le film français à très gros succès, cette prestation démarre en Suisse via l’Assurance invalidité (AI). «Même s’il existe déjà de tels couples depuis 2006, dans le cadre d’un projet pilote mené dans quelques cantons. Mais c’est en effet cette année que cela se concrétise», se réjouit Dominique Wunderle, responsable de Cap-Contact, la succursale romande de ce que l’on nomme ici le budget d’assistance. «Une vingtaine de personnes ont déjà fait ce choix durant la phase d’essai en Romandie. Aucune d’entre elles ne le regrette ni n’a souhaité retourner en institution.»

Pierre Margot-Cattin a fait des études (il était autrefois avocat), il travaille. La contribution d’assistance lui offre la possibilité de vivre avec les siens tout en menant sa carrière professionnelle. Impossible, autrefois, dès que les besoins d’aide étaient trop importants. Il ne s’en cache pas: la présence d’Erica a changé sa vie, et celle de toute la famille.

Désormais, il ne dépend de personne pour sa prise en charge. Au contraire, puisque à partir de la somme que lui verse l’AI (l’équivalent de 32,50 francs de l’heure), il a modulé son choix d’assistants selon ses besoins et ses horaires. Contrairement à d’autres, il ne devait par exemple pas trouver quelqu’un qui soit absolument au bénéfice d’un permis de conduire, puisque son véhicule adapté lui permet de prendre le volant tout seul. «Au départ, je cherchais une seule personne. Mais je me suis vite aperçu que le panel des tâches demandées, allant des soins au ménage en passant par l’aide pour les tâches administratives et la cuisine, était trop étendu. Tout comme les horaires. Et que je risquais de passer à côté de belles personnalités comme Erica. Du coup, j’ai choisi de prendre plusieurs assistants.»

Un soutien dans les tâches quotidiennes

Une belle complicité! Pour Pierre Margot Cattin: «Erica fait forcément partie intégrante de notre vie de famille»
Une belle complicité! Pour Pierre Margot Cattin: «Erica fait forcément partie intégrante de notre vie de famille».

Erica n’avait aucune formation en la matière. C’est, paraît-il, souvent le cas. «D’abord parce qu’au fond je ne me sens pas malade, sourit Pierre. Erica, Béatrice et Jean-Marie ne viennent pas chez moi pour me soigner médicalement. Mais pour me permettre de vivre de manière aussi autonome que possible dans ma maison.»

Installé à Lavey depuis l’été dernier, il a déménagé avec sa famille depuis le canton de Fribourg pour se rapprocher de la HES de Sierre, trop éloignée de son précédent domicile. «Ma femme travaillant à Lausanne, nous sommes désormais idéalement placés, quasiment à mi-chemin.» Sa villa de plain-pied fourmille d’équipements adaptés à son handicap, dont un lit électrique, permettant de faciliter un transfert dans son fauteuil roulant (électrique, lui aussi). «J’ai rapidement pris la main pour la manœuvre, malgré notre différence de poids», note Erica.

Tous deux éclatent de rire. Ils se font à l’évidence confiance, évoquent avec naturel ces moments où l’assistante personnelle entre forcément dans l’intimité de la personne handicapée. «Lorsque Erica arrive le matin, ma femme et moi sommes encore souvent endormis. Elle fait forcément partie intégrante de notre vie de famille. Et c’est clair, il ne faut pas avoir peur du contact physique», souligne Pierre. Tout est affaire de juste distance, et en la matière elle ne s’avère pas forcément aisée à trouver. Se montrer prévenant mais discret, rester l’employé tout en faisant preuve de psychologie et de tact en développant une relation particulière: voilà tout l’enjeu de ce nouveau programme.

Et pour Dominique Wunderle, éducatrice spécialisée qui œuvre depuis dix-huit ans à Cap-Contact entourée de personnes handicapées, «il est vrai que j’entends souvent qu’elles préfèrent s’adresser à quelqu’un qui a envie d’apprendre, donc pas forcément des gens diplômés».

De toute manière, ajoute-t-elle, «on voit assez vite si ça colle, s’il s’installe ce partage et cette bonne distance ou pas». D’où les trois mois d’essai, comme pour un boulot normal. Evidemment, comme dans toute relation humaine, l’usure du temps joue son rôle: «Plus les soins sont nombreux et compliqués, plus le besoin réciproque de prendre un peu d’air peut se faire sentir. Comme dans le film, d’ailleurs, où Omar Sy, alias Driss, cesse de s’occuper de François Cluzet après dix ans tout en restant son ami.»

Auteur: Pierre Léderrey