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5 juin 2017

La Suisse est-elle en train de changer de visage?

Avec le plus fort taux d’immigration en Europe, la Suisse est souvent présentée comme la championne des terres d’accueil.Le pays de Guillaume Tell va-t-il bientôt ressembler à une mosaïque multiculturelle et métissée? Pas tout à fait.

En Suisse, un enfant sur deux de moins de 6 ans (54%) a un parent issu de l’immigration. (Photo: Keystone)

Quel visage aurait la population helvétique si on lui tirait le portrait aujourd’hui, en 2017? Celui d’une assemblée de montagnards aux bras noueux et à l’haleine Ricola ou celui d’une affiche métissée façon pub Benetton?

D’après le dernier rapport statistique sur l’intégration de la population issue de la migration (OFS 2017), la réalité serait certainement... entre les deux.

Quelques chiffres à souligner: on y apprend par exemple que 54% des enfants de moins de 6 ans ont un père ou une mère issus de l’immigration. Un taux qui tombe à 37% si l’on considère l’ensemble de la population. On observe aussi que la proportion des Suisses de plus de 15 ans, dont les parents sont tous les deux de nationalité helvétique, a passé de 70 à 63% entre 2003 et 2015.

Oui, l’immigration est plus importante aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Oui, le pays s’ouvre à la diversité, mais à sa manière, sans précipitation, dans une sorte de demi-mesure toute helvétique. Pourquoi? Parce que les grands courants de l’immigration ne sont pas constitués par un afflux de requérants au long cours - ceux-ci ne représentent qu’une part infime du flux migratoire. L’immigration est en effet encore et toujours de provenance européenne. Ce sont les voisins allemands (12,1%), italiens (10%) et français (8%) qui viennent travailler sur le sol helvète. Un phénomène qui s’est accentué depuis 2003, avec l’introduction de la libre-circulation des personnes.

Alors la Suisse de demain, un visage métissé? Oui, mais raisonnablement.

«La diversification des provenances et des populations est une réalité chez nous»

Etienne Piguet, professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel et vice-président de la Commission fédérale des migrations.

Un enfant sur deux de moins de 6 ans (54%) a un parent issu de l’immigration. Un commentaire?

Cela ne m’étonne pas. C’est une caractéristique de la Suisse actuelle, cette empreinte de l’immigration. Mais la nouveauté que montre ce chiffre, c’est la présence des enfants. Il y a 50 ans, on ne faisait venir que les parents. On a désormais un regroupement familial facilité et qui a pour conséquence que la marque de l’immigration se voit dans les classes d’âge plus jeunes.

Mais les immigrés d’aujourd’hui sont-ils les mêmes qu’il y a 50 ans?

En termes de provenance, il n’y a pas de changements majeurs, contrairement à l’impression d’une partie du public. On croit que l’immigration est composée essentiellement de réfugiés lointains ou de musulmans, mais c’est une perception erronée. Les immigrés continuent de provenir majoritairement de l’Union européenne: Allemagne, Italie, France. Cela dit, il y a quand même une évolution: on a un phénomène de globalisation perceptible, qui passe par la voie de l’asile et des regroupements familiaux. Si on regarde le solde migratoire, le pourcentage lié aux réfugiés reste très faible, mais il a malgré tout un impact important dans les zones urbaines.

Quelle est la part de l’immigration musulmane, dont on parle beaucoup?

Elle était plus forte il y a vingt ans quand on recrutait de la main d’œuvre en provenance de la Turquie, puis des Balkans, qui ont fourni une migration de travail et d’asile jusque dans les années 2000. Ensuite, elle a plutôt décliné, même si elle a continué par le biais de l’asile en provenance de la Syrie ou de l’Afghanistan. Mais la Suisse accueille principalement des réfugiés érythréens, dont la majorité ne sont pas musulmans.

Le taux de croissance de la population étrangère est de 3% par année. Et les Suisses font peu d’enfants. Vit-on le «grand remplacement» qui fait peur à l’UDC?

Le «grand remplacement», c’est un terme que l’on applique aux ressortissants non-européens. Or en Suisse, on n’observe rien de tel. La migration non-européenne est minoritaire. Ceci dit, la diversification des provenances et des populations en Suisse est une réalité. Un taux de croissance de 3% par année, cumulativement, cela fait beaucoup. Il y a une transformation importante de la société à travers l’immigration.

En comparaison internationale, où se situe la Suisse?

Proportionnellement, elle se situe clairement au premier rang. Depuis dix ans, on a des soldes migratoires de 70 000 personnes par année, soit une augmentation de 1% de la population. Aucun pays d’Europe n’atteint ces chiffres-là.

La Suisse serait-elle plus ouverte qu’on ne le croit?

Oui, c’est le paradoxe de la Suisse. Du point de vue des chiffres, c’est un pays très ouvert, mais du point de vue des politiques, ça reste un pays assez restrictif.

Ce qui explique le fait que cette image de pays fermé perdure?

Oui, parce que la Suisse est un pays qui contrôle l’immigration et l’accès à la nationalité de manière assez sévère.

Comment voyez-vous la Suisse de demain: métissée ou repliée sur elle-même?

On a des processus de diversification qui ne vont pas être stoppés. La Suisse a ratifié des accords internationaux qui, à moins d’être subitement abrogés, font qu’elle va continuer à avoir une politique d’asile, tout en ayant besoin d’une migration économique. Il n’y a pas péril en la demeure ni grand bouleversement, mais un certain degré de nouveauté, avec un impact important sur la société, dont il faudra prendre conscience.

Texte © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla