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27 mars 2017

La Suisse est-elle vraiment le pays du bonheur?

Notre pays se classe au 4e rang des Etats où les gens sont le plus heureux, selon une étude de l’ONU. Mais cette félicité est-elle réellement quantifiable?

D’après le classement du bonheur de l’ONU, les Suisses sont moins heureux en 2017 qu’en 2015, mais restent bien lotis!

C’est une dégringolade: après avoir été première en 2015, puis détrônée par le Danemark l’année suivante, la Suisse est désormais quatrième des pays les plus heureux du monde, derrière l’Islande, le Danemark et la Norvège. A une marche du podium, mais parmi le top 5 tout de même, sur 155 Etats sondés.

Publié chaque année depuis 2012 dans le cadre du programme Réseau de solutions pour le développement durable de l’ONU, le classement du World Happiness Report dresse la carte des pays où il fait bon vivre dans le monde.

Mais comment s’y prend-on pour mesurer le bonheur d’un pays? Pas moins de 38 indicateurs sont appelés à la rescousse, dont l’incontournable PIB par habitant, mais ce n’est pas tout: l’espérance de vie en bonne santé, le soutien social et la confiance dans les institutions ou encore la liberté dans ses choix sont aussi de la partie. Résultat, les habitants de la Suisse s’estiment satisfaits de leurs conditions de vie selon un indice de 7,49 sur 10.

Les moins chanceux, parmi lesquels la République centrafricaine ferme la marche, affichent quant à eux un indice de bonheur entre 2 et 3 sur 10...

Cette carte mondiale du bonheur est-elle pour autant pertinente? Oui et non, estime le sociologue genevois Sandro Cattacin qui se montre dubitatif. Car le bien-être est une sensation volatile et souvent surestimée, relève-t-il. Peur de s’avouer malheureux au pays du sans souci? Peut-être, car après tout, on ne prête qu’aux riches.

«L’image de notre pays qui nagerait dans le bonheur me laisse dubitatif»

Sandro Cattacin,professeur de sociologie à l’Université de Genève.

La Suisse se classe à nouveau parmi les pays où les gens sont les plus heureux dans le monde. Cela vous surprend?

Non, car les indicateurs qui sont utilisés, comme la richesse, sont des facteurs importants. Mais il n’y a pas que cela: on regarde si la société est juste, si les institutions inspirent confiance, la stabilité politique, etc. Dans ce contexte, la position de la Suisse parmi les pays les plus heureux du monde n’est évidemment pas sur­prenante.

Comment peut-on mesurer de façon fiable le degré de bonheur d’une population?

C’est là toute la question et cette étude est à mon avis à prendre avec des pincettes sous certains aspects, car elle est en partie réalisée à partir de sondages, et dans les sondages, on se juge rarement triste. La mécanique qui s’enclenche lorsqu’on est amené à parler de soi est connue: on a tendance à raconter sa vie comme quelque chose de réussi par envie de surmonter d’éventuels échecs et d’aller de l’avant, un peu comme lorsqu’on croise quelqu’un qui nous dit: «Bonjour, comment ça va?» Et à qui on répond quoi qu’il arrive: «Très bien, merci.»

Au-delà du sondage, l’étude a tout de même recouru à de nombreux indicateurs...

C’est vrai, et il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut reconnaître que cette enquête comporte de bons éléments. Elle démontre par exemple que la richesse d’un pays n’est pas l’unique facteur dans le calcul du bonheur. Par exemple, la différence entre les plus hauts et les plus bas salaires – l’index Gini – est un facteur important dans le sentiment de justice. On le voit avec la Chine, où la richesse a considérablement augmenté ces dernières années mais qui stagne dans le classement. Toutefois l’image d’une Suisse qui nagerait dans le bonheur me laisse dubitatif.

Pourquoi?

Parce que l’étude en question créé un lien artificiel entre l’appréciation subjective du bonheur et des indicateurs à tout à fait stables et fiables que sont le PIB, la force des institutions ou encore la stabilité politique pour quantifier le bonheur. Seulement, pour le quantifier de manière pertinente, il faudrait mesurer le vivre ensemble et le bien-être qui s’en dégage et réaliser des entretiens en tête-à-tête.

La Suisse et les pays nordiques qui arrivent en tête du classement sont connus pour avoir un taux de suicide au-dessus de la moyenne. Le bonheur des uns fait donc le malheur des autres?

Non, je ne pense pas. La Suisse fait actuellement face à une augmentation de suicides assistés chez les personnes âgées, mais le taux de suicide chez les jeunes est en diminution. Ce qui me laisse davantage dubitatif, ce sont les résultats des votations ces dernières années. Ces derniers ont montré à plusieurs reprises qu’une partie de la population est insécurisée et vote par conséquent pour ralentir l’ouverture et la progression du pays. Pas tout à fait la définition que l’on se fait du bien-être.

Y a-t-il une culture du bonheur en Suisse, un optimisme à toute épreuve?

Je ne pense pas que l’on puisse parler de culture du bonheur. Aujourd’hui, il n’y a plus de lieu que l’on puisse définir par une identité culturelle claire. Mais on sait qu’il y a des parcours de vie qui font que les gens sont plus motivés à améliorer leur situation. Tout comme on sait que pour ceux qui sortent d’un contexte de bien-être familial, la question du bonheur ne se pose pas de la même manière que pour les populations qui ont par exemple connu la migration et qui auront davantage tendance à se sentir discriminées et pas à leur place dans leur quête du bonheur.

Texte: © Migros Magazine / Viviane Menétrey

Auteur: Viviane Menétrey