Archives
15 octobre 2012

La Suisse invente le satellite de ménage

A l’EPFL, les chercheurs du Swiss Space Center mettent au point un petit engin spatial capable de nettoyer notre orbite des déchets qui l’encombrent. Lancement prévu à l’horizon 2016-2017.

Dessin de dizaines de satellites en orbite
Pas moins de 16 000 déchets de plus de 
10 cm circulent à l’heure 
actuelle 
au-dessus 
de nos têtes. (Photo: Keystone/Science photo library/ Roger Harris)

Fidèle à sa réputation de champion toutes catégories du «propre en ordre», notre pays se lance dans un ambitieux projet «poutze» se montant à… 10 millions de francs. Il s’agit de la conception, de la réalisation et de la mise sur orbite du CleanSpace One, le premier satellite nettoyeur au monde. Rien que ça! Conduite à l’EPFL par le très sérieux Swiss Space Center, cette opération «coup de balai» a pour objectif principal de montrer qu’il est possible de faire le ménage dans cette immense décharge à ciel ouvert qu’est devenu l’espace.

Depuis le catapultage de Spoutnik 1 en 1957, qui marque l’entrée de l’homo sapiens dans l’ère spatiale, la périphérie de la Terre n’est plus le territoire vierge et pur que l’on imagine encore. Au-dessus de nos têtes tournent aujourd’hui des myriades de déchets d’origine humaine: étages de fusées abandonnés, satellites obsolètes, fragments de toutes sortes… La NASA suit au radar plus de 16 000 objets volants d’une taille égale ou supérieure à 10 cm. Echappant à toute vigilance, les plus petits se comptent, eux, en centaines de milliers.

Notre but est de montrer la voie.

Incontrôlables, lancés à des vitesses phénoménales, ces rebuts à la dérive représentent une véritable menace pour les missions en cours. Le 29 janvier dernier, la Station spatiale internationale (ISS) a encore dû changer d’orbite pour éviter d’être percutée par l’un d’eux. Le 10 février 2009, le satellite de communication américain Iridium-33 a eu moins de chance: il a explosé après être entré en collision avec une épave russe. Coût de ce crash: 55 millions de francs!

Evidemment, cela inquiète les compagnies d’assurances concernées ainsi que l’ensemble des acteurs de la conquête spatiale. D’autant que ce phénomène est en perpétuelle expansion. Ce que soulignait d’ailleurs l’astronaute Claude Nicollier à l’occasion du lancement, au début de cette année, du projet CleanSpace One: «Il est devenu indispensable de prendre conscience de l’existence de ces débris et des risques qu’engendre leur prolifération.»

Les débris orbitaux représentent un risque de collision croissant avec des satellites opérationnels. Mis au point à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, CleanSpace One sera le premier «nettoyeur» de l’espace. (Illustration: EPFL/Pascal Coderay)
Les débris orbitaux représentent un risque de collision croissant avec des satellites opérationnels. Mis au point à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, CleanSpace One sera le premier «nettoyeur» de l’espace. (Illustration: EPFL/Pascal Coderay)

Et si chacun balayait devant sa porte?

«La Suisse n’a pas la prétention de résoudre seule ce problème, nous précise le professeur Volker Gass, directeur du Swiss Space Center. Notre but, c’est plutôt de donner une impulsion, de montrer la voie.» Comment? En appliquant à la lettre cet adage légèrement remanié pour la circonstance: «Si chacun balayait devant sa porte, l’espace serait net.» Les chercheurs de cette unité de l’EPFL vont donc programmer leur mini-éboueur (il a grosso modo la taille d’un carton à chaussures) pour qu’il accomplisse une unique besogne: capturer et détruire le picosatellite romand Swisscube (lire encadré).

En 2016 ou 2017, si le calendrier est respecté et les millions devisés sont engrangés (la recherche de fonds a démarré!), l’engin du poly de Lausanne embarquera à bord d’un lanceur indien ou européen, direction l’orbite basse de la Terre. Là, à environ 700 kilomètres du sol, débutera alors une longue traque. Dr Gass: «Notre satellite chasseur atteindra l’espace en à peine huit minutes, puis il lui faudra entre six et douze mois pour qu’il parvienne à neutraliser sa cible.» Pas facile, en effet, de capturer un petit cube de 10 cm de côté qui file à 28 000 km/h!

Volker Gass, 
directeur du Swiss Space Center. (Photo: EPFL / Swiss Space Center)
Volker Gass, 
directeur du Swiss Space Center. (Photo: EPFL / Swiss Space Center)

Largué dans le vide sidéral, Clean­Space One commencera par modifier sa trajectoire afin de s’aligner sur celle de son objectif. Ensuite, il s’en approchera, l’identifiera avec précision («Vous imaginez le tollé si nous abordions par erreur le satellite d’une autre nation!») et s’en saisira délicatement à l’aide de ses tentacules en polymère. Enfin, après s’être stabilisé, il entraînera sa proie dans l’atmosphère où ils se consumeront de concert.

Pour que ce safari se déroule selon le plan prévu, les cerveaux du Swiss Space Center et leurs partenaires travaillent notamment à la mise au point d’un moteur à propulsion électrique ultracompact et d’un mécanisme de préhension s’inspirant du monde vivant (plantes carnivores ou anémones de mer). «Ce projet requiert un savoir-faire de pointe, relève Volker Gass. Or, en Suisse, nous excellons justement dans les domaines qui nous intéressent, à savoir la motorisation, la robotique, la mécanique de précision, l’optique et la miniaturisation.»

«Nous voulons faire œuvre de pionnier»

Vu le temps et les moyens investis, l’aventure de CleanSpace One ne devrait pas s’arrêter à cette mission inaugurale. «Notre intention est de proposer une famille de systèmes clés en main conçus dans un souci de durabilité et adaptés à plusieurs types de satellites à désorbiter, confirme le directeur du Swiss Space Center. Nous voulons vraiment faire œuvre de pionniers.» Relever ce défi serait pour lui, comme pour ses collaborateurs, un petit pas pour l’écologie mais un bond de géant pour l’environnement de notre planète.

Auteur: Alain Portner