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8 septembre 2016

Doris Leuthard: «La Suisse n’a pas à rougir de sa politique environnementale»

L’initiative «Economie verte», sur laquelle les Suisses voteront le 25 septembre, entend réduire l’empreinte écologique de notre pays à l’équivalent d’une planète d’ici à 2050. Bien que reconnaissant la nécessité d’agir, le Conseil fédéral s’y oppose. La ministre de l’Environnement Doris Leuthard explique pourquoi.

La conseillère fédérale Doris Leuthard se chauffe à l’énergie solaire, possède un vélo électrique et cultive elle-même une partie de ses légumes.
La conseillère fédérale Doris Leuthard se chauffe à l’énergie solaire, possède un vélo électrique et cultive elle-même une partie de ses légumes.

Doris Leuthard, savez-vous quelle est votre empreinte écologique?

Non, je l’ignore. Mais du fait de mes fonctions de conseillère fédérale, elle est sans doute mauvaise parce que je dois souvent me déplacer, notamment en avion. Sur le plan privé, je pense en revanche faire plutôt bonne figure.

Pourquoi?

D’une part en raison de notre mode de vie. La maison dans laquelle j’habite avec mon mari est chauffée non pas au mazout, mais avec des panneaux solaires et une pompe à chaleur. Nous cultivons également notre potager et y récoltons une partie des légumes que nous mangeons. Enfin, je mange peu de viande, je possède un vélo électrique et ma voiture de fonction est une Tesla.

De quelle mesure privée permettant de réduire votre impact environnemental êtes-vous particulièrement fière?

De façon étonnante, ce sont les petits gestes au quotidien qui, au final, se révèlent les plus efficaces. Par exemple, mon mari a remplacé les ampoules à incandescence par des LED. Nous avons fait mesurer notre chauffage et avons réussi à réduire notre consommation d’environ 30% en utilisant un boiler plus compact et mieux adapté.

Le peuple suisse votera le 25 septembre sur l’initiative «Economie verte» visant à réduire l’empreinte écologique de notre pays d’ici à 2050, de façon à ce que – extrapolée à la population mondiale – elle ne dépasse pas l’équivalent d’une planète. Sachant que le Conseil fédéral est sensible aux préoccupations des initiants, pourquoi rejette-t-il l’initiative?

Nous nous sommes attelés à ce dossier bien avant le lancement de cette initiative. Néanmoins, nous cherchons à atteindre nos objectifs progressivement et estimons qu’inscrire dans la Constitution l’objectif de 2050 serait une erreur. En outre, la méthode de calcul est contestée.

On pourrait tout de même voter «oui» à l’initiative et considérer cette valeur comme un objectif non contraignant à atteindre?

Voyez-vous, je suis juriste et, pour une juriste, la Constitution est comme une Bible. Nous ne pouvons pas nous contenter d’être dans l’approximation. Les dispositions de la Constitution ne peuvent pas être mises en œuvre «à moitié». Le conseiller national vert Bastien Girod prétend que les progrès technologiques permettraient de diviser par trois l’empreinte écologique de certains pays, la ramenant de trois à l’équivalent d’une planète d’ici à 2050.

Si M. Girod est capable de prédire l’évolution des technologies d’ici à 2050, alors il peut se porter candidat au prix Nobel!

La consommation de CO2 supportable pour le climat est d’une tonne par an. Or la Suisse en est à 6,3 tonnes. Atteindrons-nous un jour ce chiffre d’une tonne?

Rien n’est irréaliste. Mais personne ne peut prédire combien de temps il nous faudra pour aboutir à un changement d’une telle ampleur, sachant que les transports représentent généralement environ 30% du volume et qu’il est très improbable que l’homme soit moins mobile à l’avenir. Selon nos prévisions, le trafic continuera à croître. Et je ne crois pas non plus que l’on prendra moins souvent l’avion. Concernant le secteur aérien, nous sommes encore loin de pouvoir renoncer aux énergies fossiles. Par ailleurs, la consommation de viande est également très énergivore et je ne pense pas que nous ayons tous vocation à devenir véganes. Sans compter que nous vivons dans un pays où les hivers sont rudes. Il est donc peu probable que dans vingt ans tous les Suisses vivent dans des maisons à énergie zéro.

Mais si l’initiative est rejetée, tout ira plus lentement en matière de protection de l’environnement, non?

Nous avons incontestablement besoin de plus de temps pour réaliser nos objectifs. Mais si vous faites quelque chose contre la volonté de la branche, vous devrez faire marche arrière à la première occasion. La gestion des déchets constitue un contre-exemple positif: les prescriptions dans ce domaine ne sont pas excessives et la participation de la population repose sur une base volontaire. Et l’industrie de l’emballage est convaincue que le recyclage portera ses fruits à long terme.

Pourtant, n’est-il pas déjà minuit moins une?

La Suisse n’a pas à rougir de sa politique en matière climatique.

Nous avons en effet la plus faible production d’émissions par habitant, même si la situation est un peu moins reluisante si l’on prend en compte les importations.

Notre pays pourrait être un exemple...

Il l’est déjà si l’on considère les émissions de CO2 par habitant. Cependant, pour le bien du climat, il est beaucoup plus important que les gros pollueurs agissent.

Fin 2015, la Suisse est sortie du top ten de l’indice de protection du climat…

Il existe de nombreux classements. Dans l’étude de RobecoSam, la Suisse occupe le 2e rang mondial derrière la Suède et dans le classement établi par l’Université de Yale, notre pays pointe à la 16e place sur 180. Ce résultat aurait pu être encore meilleur si nous n’avions pas été pénalisés par la qualité de l’air et par l’agriculture. Dans ces secteurs, les particules fines et les pesticides sont un problème. Si l’on prend en compte la qualité de l’eau, nous sommes en revanche 6e grâce à nos stations d’épuration.

Nous sommes en revanche à la traîne derrière l’Allemagne en matière d’énergie solaire et d’énergie éolienne...

Il est vrai que dans ces secteurs, nous sommes encore loin du top ten européen. Autrefois, le modèle s’appuyant sur le nucléaire et l’hydroélectrique suffisait à couvrir nos besoins. Nous n’étions donc pas contraints de trouver de nouvelles solutions. Aujourd’hui, la donne a changé: nos centrales nucléaires arrivent en fin de vie, et nous ne voulons pas en construire de nouvelles. Nous devons donc chercher des solutions du côté des énergies renouvelables.

Existe-t-il un domaine de la protection environnementale dans lequel la Suisse est encore leader?

Oui, le recyclage. Dans notre pays, le taux de récupération du PET et du verre est excellent, sans même que l’Etat n’ait à intervenir. Cette politique a déjà commencé dans mon enfance, quand je récupérais les couvercles de crème à café. La population suisse a parfaitement intégré le tri des déchets.

Vous tressez des louanges à nos concitoyens en matière de tri des déchets. Ne serait-il pas également temps de rappeler l’économie à ses obligations?

Il n’existe pas UNE économie. Certaines multinationales comme Nestlé sont très conscientes de leurs responsabilités. Mais vous avez raison: certaines PME sont encore à la traîne.

Toutefois, le Parlement et le Conseil fédéral préfèrent les mesures volontaires à la contrainte.

Vous savez néanmoins que les entreprises ne font que ce qui leur est profitable. D’où la nécessité de réguler...

Ce n’est pas exact. Regardez l’industrie agro-alimentaire qui propose de plus en plus de produits régionaux pour répondre à la demande des clients. Vous semblez sous-estimer l’influence des consommateurs.

L’économie est tout de même responsable de 60% de la consommation d’énergie. La marge de progression est donc énorme...

La question est toujours la même: pouvons-nous trouver des solutions avec les différentes branches ou faut-il légiférer? Nous sommes favorables à la première option. Car il ne suffit pas de réglementer pour éliminer tous les problèmes: si l’on interdit les sacs en plastique, le commerce de détail va se rabattre sur les sacs en papier. Or leur bilan écologique est globalement moins bon que celui du plastique.

Les opposants à l’initiative prétendent qu’en cas d’acceptation, il faudra renoncer à la viande, à la voiture et aux douches chaudes...

Le Conseil fédéral rejette de tels scénarios catastrophes destinés à effrayer la population. Mais il faut tout de même reconnaître qu’il est impossible de poursuivre des objectifs ambitieux sans changer nos habitudes.

Quand les citoyens entendent parler de développement durable, ils sont toujours pour. Jusqu’au jour où ils sont directement concernés.

L’initiative demande des investissements accrus dans la recherche et le développement...

Le Parlement a déjà accordé un crédit supplémentaire de 200 millions de francs en faveur de la recherche. Par conséquent, nous n’avons pas besoin de cette initiative. La Suisse est championne du monde en matière d’innovation. Nous ne pouvons justifier nos prix élevés que si nous fournissons des produits de qualité et si nous proposons quelque chose de mieux que nos concurrents. Pour pouvoir écouler nos marchandises, celles-ci doivent être plus résistantes et moins énergivores.

Notre politique de croissance à tout prix ne détruit-elle pas nos ressources?

C’est un débat légitime et passionnant. La croissance éternelle est une illusion. Cependant, dans une société vieillissante, il est impossible de pérenniser la prévoyance vieillesse sans croissance. Mais cette dernière peut aussi être qualitative. C’est ce que nous recherchons avec notre stratégie de développement durable.

Que répondez-vous à ceux qui pensent qu’économie et écologie sont irréconciliables?

Je crois que ce débat est heureusement dépassé depuis longtemps.

Vraiment?

Oui, et nous l’avons prouvé: nous consommons moins d’énergie malgré la croissance économique et démographique et l’augmentation de la mobilité.

La majorité bourgeoise du Parlement n’est pas de cet avis...

La droite craint que les mesures environnementales ne soient qu’un facteur de coûts. Sur ce point, nous sommes sur la même longueur d’ondes que les initiants. L’économie verte peut générer du profit. La croissance des technologies propres dans le monde est de 6% par an. Les sceptiques feraient donc bien d’élargir leur point de vue. C’est ainsi qu’il sera possible d’agir intelligemment pour la prochaine génération.

Quel regard portez-vous sur l’engagement de Migros en matière de développement durable?

Migros s’engage depuis des années pour le développement durable. Elle a d’ailleurs tout intérêt à le faire pour se démarquer de certains de ses concurrents qui ne misent quasiment que sur les prix. Si je pense à la préférence donnée aux produits suisses ou à l’attention prêtée aux conditions d’élevage des animaux, je constate que la philosophie de l’entreprise rejoint les objectifs de la Confédération. Reste qu’une entreprise comme Migros doit veiller à ce que la différence entre ses prix et ceux pratiqués par les discounters ne se creuse pas davantage. Cela est également valable pour l’industrie pharmaceutique et chimique ainsi que pour d’autres branches.

© Migros Magazine | Reto E. Wild et Andrea Freiermuth

Auteur: Reto E. Wild et Andrea Freiermuth

Photographe: Beat Schweizer