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29 juillet 2012

«La Suisse n’est plus un paradis sécuritaire»

A la tête du principal syndicat suisse de police, Jean-Marc Widmer appelle à une prise de conscience politique: faute de moyens et de bonnes procédures, ses collègues ne seraient plus en mesure de faire leur travail.

entre deux voitures de police
Jean-Marc Widmer: «Le nouveau Code de procédure pénale péjore la sécurité du pays.»

Vous venez d’être élu à la tête de la Fédération suisse des fonctionnaires de police. Un poste convoité?

Disons unique, qui peut être pris par n’importe lequel de nos 23 000 membres. Dont 16 000 policiers actifs.

C’est-à-dire tous les policiers de notre pays?

Il y a quelques exceptions, mais en grande majorité, oui. Il n’y a pas d’association concurrente.

Mais du coup, quelle est la marge de manœuvre du président?

Il doit déjà travailler en équipe. Il y a cinq autres collègues de toute la Suisse au sein du Bureau exécutif avec lesquels je vais partager le travail. Nous entretenons beaucoup de contacts au sein des directions de départements, de cantons ou de villes. Mais aussi avec nos hiérarchies. Bref, un bon partenariat avec certaines de nos autorités.

Des objectifs?

J’en ai cinq, dont trois principaux. A commencer par l’augmentation des effectifs. Tout le monde tombe d’accord pour dire que nous manquons de policiers dans notre pays. En revanche, nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde quant au nombre et aux moyens à se donner pour y parvenir. Mon estimation s’avère donc assez différente de celle souvent évoquée par le monde politique.

C’est-à-dire?

J’ai parlé de 15 000 hommes en plus.

Un chiffre clairement provocateur, non?

Dans la mesure où, pour l’instant, on entend plutôt parler de 1500 à 2000 engagements. Par contre, il s’agit pour moi d’un chiffre tout à fait réaliste: si l’on compare avec nos voisins, la Suisse reste l’un des pays qui compte le moins de policiers par habitant. Trentième position sur trente-cinq pays européens, pour être précis. Ce n’est pas bon.

La Suisse a longtemps eu l’image d’un paradis sécuritaire. Cela ne tenait donc pas au nombre d’uniformes présents dans nos rues?

La situation s’est clairement dégradée. Il y a l’arrivée du nouveau Code de procédure pénale en janvier 2011. On constate aujourd’hui combien ce texte péjore la sécurité. Parce que les sanctions ne sont clairement plus suffisamment dissuasives. Et parce que les procédures s’avèrent beaucoup trop lourdes avant une possible inculpation des délinquants.

Mais pourquoi la police ne pourrait-elle faire mieux avec moins, comme beaucoup d’autres services de l’Etat?

Parce qu’à un moment donné, on atteint une limite. Comme vous l’avez souligné, les gens se sentaient en sécurité dans notre pays, voilà donc un moment que nous faisons mieux avec moins. La population a augmenté, mais aussi et surtout la violence et le nombre d’infractions. La société change, les gens appellent beaucoup plus la police qu’autrefois. Même pour des choses de moindre gravité.

Un exemple?

Un léger accrochage sur la route: en Suisse, la norme reste d’appeler les forces de l’ordre. En France, la police ne se déplace pas s’il n’y a pas de blessés. Les interventions, également, ont plus que doublé ces dix dernières années.

On a beaucoup recours à la police, en même temps, à l’évidence, on la respecte moins…

C’est évident, mais cela ne se limite pas à la police mais aux uniformes en général, à tout ce qui représente l’autorité. Aux sociologues d’en expliquer les causes. Mais c’est un constat, clairement.

Vous pointez également du doigt les accords de Schengen, pourquoi?

L’ouverture des frontières a contribué à cette explosion de la violence. Avant, la Suisse constituait déjà un paradis pour les délinquants de par la richesse de ce qui s’y trouvait. Désormais, elle devient un paradis judiciaire, parce que les bandes organisées savent qu’elles ne risquent pas grand-chose si elles se font attraper.

On revient au Code pénal, là. Le syndic de Lausanne vient également de le pointer du doigt comme un frein dans la chasse de la Ville contre les dealers. Comment se fait-il que le législateur se soit raté à ce point?

Dès le départ, au moment des consultations autour de ce Code de procédure, nous avions critiqué plusieurs éléments. Aujourd’hui, on se rend compte qu’effectivement cela ne fonctionne pas bien. Il s’agit maintenant de corriger cette erreur. L’ennui, c’est que cela prend beaucoup de temps. Si l’on prend l’exemple des jours-amende, mis en place il y a déjà cinq ans, et qui dès le départ ont montré leurs limites: beaucoup reconnaissent que c’est du grand n’importe quoi, mais on peine à le modifier.

Pourquoi, du n’importe quoi?

Un automobiliste grille un feu rouge. A moins de ne pas être attrapé, il prend 250 francs d’amende de manière indiscutable. En revanche, un jeune délinquant sans revenu arrache le sac à main d’une vieille dame, peut-être même en la blessant. Il recevra des jours-amende qu’il ne paiera jamais. Pour autant qu’ils ne soient pas encore assortis d’un sursis, ce qui reviendrait à dire qu’il n’écope en fait d’aucune peine.

Les forces de l’ordre ne peuvent-elles pas s’en prendre aussi à elles-mêmes? N’auraient-elles pas pu mieux gérer leurs ressources, répartir leurs forces? La vox populi aime rappeler qu’il y a bien assez de policiers sur la route pour faire des contrôles et mettre des amendes…

Nous ne décidons pas de ce genre de choses. Une commune engage un policier pour autant que cela dégage un revenu, à travers des radars, des contrôles. Pour moi, le policier est avant tout au service de la population. Le reste, s’il faut mettre dix «bûches» dans la journée pour rentabiliser son poste, ne constitue pas la priorité.

Tout allait bien, et nous nous sommes un peu endormis sur nos lauriers?

Exactement. Un phénomène comme les réseaux sociaux sur internet date d’il y a six ans à peine. Ils permettent très facilement à toute une population de se réunir pour organiser des beuveries ou des bagarres. Avant, c’était beaucoup plus compliqué. Idem pour les trafics en tout genre: avant l’apparition des téléphones portables, il y a une douzaine d’années, les criminels avaient la tâche moins aisée. Ces évolutions auraient dû provoquer une hausse des effectifs, une adaptation des législations.

L’année dernière, un délinquant a porté plainte contre un policier qui a dû tire.

N’était-ce pas déjà un peu le cas avant?

En partie. En revanche, le procureur dispose de beaucoup moins de temps pour suivre une personne. Les tâches administratives se montrent également bien plus lourdes. Quand je parle de l’engagement de 15 000 personnes, il faut raisonner en termes globaux. Actuellement, certaines missions ne sont pas réparties au mieux entre la police et les gardes- frontière, par exemple. Et puis, donc, le travail administratif très prenant: beaucoup de choses comme des saisies informatiques devraient être réalisées par du personnel administratif.

Reste qu’il faut trouver l’argent…

Au niveau de la Confédération, il faut se poser la question: quelle est la priorité en matière de sécurité du pays? On prévoit d’acheter des avions de combat pour quelques milliards. Mais le ciel est-il plus important que ce qui se passe au quotidien dans nos rues et nos campagnes? Les gens en ont assez de se faire cambrioler ou de ne plus pouvoir se balader sans se heurter à un dealer. Une éventuelle attaque de notre espace aérien ne me semble pas imminente. Dans nos villes, en revanche, elle a déjà commencé.

A Genève, les opérations policières «Figaro» et «Mousquetaires» ont été lancées pour lutter contre la petite délinquance. (Photo: Keystone/Salvatore Di Nolfi)
A Genève, les opérations policières «Figaro» et «Mousquetaires» ont été lancées pour lutter contre la petite délinquance. (Photo: Keystone/Salvatore Di Nolfi)

D’où l’important développement de la sécurité privée, vers laquelle se tournent certaines communes. Une bonne idée?

Pas du tout. Ne serait-ce que pour une question de protection des données, ou au niveau du contrôle de la formation. Dans les trains, le gouvernement est heureusement revenu en arrière. Mais à Genève, les commerçants des Pâquis se sont cotisés pour pallier le manque de policiers. Ce n’est pas normal.

Il faut aussi trouver des vocations. Vos campagnes de recrutement ne semblent pas en faire surgir beaucoup.

C’est vrai, cela devient difficile. Pour les raisons que nous avons évoquées. Mais aussi parce qu’un policier a besoin d’être soutenu par sa hiérarchie. Cela manque parfois aujourd’hui, alors que ce type de situation s’avère de plus en plus fréquent. A Genève, l’année dernière lors du braquage, un délinquant a porté plainte contre un collègue qui a dû tirer. Il s’est retrouvé sur le banc des accusés, avec son nom dévoilé. On peut imaginer qu’une prochaine fois, il hésitera à intervenir.

Mais à grand pouvoir, celui de représenter la force publique, grands devoirs, non?

Certes. Mais lorsque l’on s’attaque à un policer, on s’en prend en définitive à l’Etat. Bien sûr qu’il y a des erreurs. Mais l’Etat doit protéger ses représentants.

Cela dit, doubler les effectifs de la police ne vous permet pas de promettre qu’il n’y aura plus de cambriolages ou d’agressions, non?

A Manhattan, le maire a effectivement doublé les effectifs des forces de l’ordre. Résultat? La criminalité a diminué de 79%! Le résultat est quand même clair. Entre parenthèses, New York a à peu près le même nombre d’habitants que la Suisse. Pour 40 000 policiers contre 16 000 chez nous.

Du coup, la présence policière y est un peu trop pesante quand même?

Je pense que le citoyen préférerait trop de policiers que trop de délinquants. Pas vous?

Sans doute. Cependant New York ne se résume pas à Manhattan. Dans d’autres quartiers, les efforts sécuritaires restent beaucoup plus modestes…

Si vous allez à la Reithalle à Berne, je vous garantis que la police n’y est pas très bienvenue non plus. Nous n’avons pas encore des réelles zones de non-droit, comme en France. Eh bien justement, si nous ne bougeons pas, ce qui se passe chez nos proches voisins finira par arriver chez nous. Nous nous entraînons déjà avec les pompiers. Parce que maintenant ils reçoivent des cailloux lorsqu’ils arrivent sur certaines interventions.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Thierry Parel