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14 février 2015

La Suisse veut faire son cinéma

De grosses productions étrangères tournent régulièrement le dos à la Suisse pour se reporter sur des lieux de tournage meilleur marché. Mais dès l’année prochaine, de nouvelles subventions de l’Office fédéral de la culture (OFC) pourraient changer la donne.

Sean Connery sur le tournage de «Goldfinger» (1964) au col de la Furka.
Sean Connery sur le tournage de «Goldfinger» (1964) au col de la Furka.

Fans helvétiques de James Bond, vous serez déçus. Le prochain opus, Spectre, au cinéma cet automne, est tourné actuellement dans les Alpes autrichiennes. Et non pas en Suisse, comme les producteurs en avaient initialement le projet. La fin d’une longue tradition: les scènes en montagne du célèbre agent secret britanniques étaient en effet régulièrement réalisées dans la partie helvétique des Alpes. Et cela même si l’intrigue de ces films était censée parfois se dérouler sous d’autres cieux.

Ernst Michel, de la maison de production Aschi Films à Wengen, fait partie de l’équipe de tournage de ce 24e opus de la saga. Il admet que le pays voisin sait se montrer bien plus convaincant que la Suisse pour attirer les grosses productions: «L’Autriche soutient financièrement ces projets par des réductions de taxes, explique le Bernois. Et fournit surtout de super conditions de tournage!» Tout un packaging est ainsi proposé aux équipes de tournage, comprenant équipe technique, autorisations de tournage ou encore nuits d’hôtel.

L’automne dernier, c’est à deux pas de chez lui cette fois, dans le massif de la Jungfrau, qu’Ernst Michel a endossé le rôle de producteur exécutif pour une autre grosse production américaine: le remake de Point Break qui sera en salles cet été. «Il est indispensable pour une équipe de tournage de pouvoir compter sur une personne qui connaît bien le terrain local, explique-t-il. Et qui peut se charger sur place de toute l’organisation!»

Si la Suisse est souvent boudée par les cinéastes, c’est bien sûr aussi pour des raisons de coûts. «Les salaires, ainsi que les prix des studios, sont bien trop élevés chez nous», admet Ivo Kummer, chef de la Section cinéma à l’Office fédéral de la culture (OFC).

Nous passons ainsi à côté de belles opportunités. Pour l’image de notre pays à travers le monde, mais aussi pour toute l’industrie technique suisse du cinéma. Un tournage, ce sont de nombreuses places de travail!»

Pour améliorer la compétitivité de la Suisse comme lieu de tournage, l’OFC a annoncé dernièrement une aide supplémentaire de 6 millions de francs par an, dès août 2016, pour des films tournés et coproduits en Helvétie. «Il s’agira d’une aide directe, sous forme d’argent, précise Ivo Kummer. Tous les détails ne sont pas encore réglés, mais l’on pourrait décider de contribuer à environ 20% des coûts de production, pour environ cinq productions par année.»

Une aide qui devrait éviter, à l’avenir, de passer à côté de quelques beaux projets. A l’image de la coproduction helvétique Sils Maria, présentée dans de nombreux festivals l’année dernière. Car si les scènes extérieures ont bien été tournées dans le village éponyme d’Engadine, celles en intérieur se déroulant dans un chalet ont quant à elles été réalisées dans des studios… autrichiens. L’heure de la revanche aurait-elle sonné?

Visionner la bande-annonce de Sils-Maria (Source: Youtube)

Entretien

Nicolas Bideau, ambassadeur et directeur de Présence Suisse.
Nicolas Bideau, ambassadeur et directeur de Présence Suisse.

Nicolas Bideau: «Le principal atout de la Suisse: ses montagnes»

Nicolas Bideau, directeur de Présence Suisse, en est convaincu: il faut attirer davantage de productions cinématographiques sur sol helvétique.

Le tournage du prochain James Bond a lieu en Autriche, alors qu’il était prévu initialement de tourner ces scènes en Suisse. Une grave perte?

Il n’est jamais bon de passer à côté d’un tournage. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’une production très populaire et qui sera diffusée dans des pays qui entretiennent des relations économiques étroites avec la Suisse. Mais cela dépend aussi de la manière dont le pays y est présenté… Un film qui met en avant les paysages alpins par exemple, aide à la construction d’un mythe et a donc des répercussions très positives pour le tourisme.

Pourtant les films étrangers se bornent souvent à ne présenter la Suisse qu’à la lumière de ses banques...

Je dirais que les montagnes sont à égalité avec les banques. Mais les tournages sur la place financière sont en effet contre-productifs... Une image négative est déjà bien installée dans la tête des gens à l’étranger, concernant les banques suisses. Même si les décisions de Berne concernant l’évasion fiscale ont été drastiques, il faudra encore beaucoup de temps pour changer cette réputation.

Pourtant la Suisse bénéficie de certains atouts pour attirer les tournages…

Le plus grand atout de la Suisse, ce sont ses belles montagnes, dotées de très bonnes infrastructures de transport. Et puis nous disposons d’un des seuls sommets au monde reconnaissable en un coup d’œil: le Cervin! L’Autriche ne possède pas un paysage aussi unique.

Il est plus difficile donc de promouvoir nos villes par le cinéma?

La vieille ville de Zurich ou celle de Genève ressemblent beaucoup à d’autres villes européennes. Il n’y a pas ici d’effet Cervin! Malheureusement, il arrive fréquemment que l’on tourne à l’étranger des scènes censées se dérouler dans une ville suisse. C’est ainsi que les plans zurichois du film La mémoire dans la peau ont été réalisés à Prague, car les équipes techniques sur place étaient moins chères et compétentes.

Vous travaillez actuellement sur un concept de série ayant pour cadre la Genève internationale…

Je crois que tous les éléments sont réunis à Genève pour une très bonne intrigue. A l’image de la série House of Cards qui invite le spectateur dans les coulisses de la Maison Blanche. Les organisations internationales nous ont déjà donné leur accord, le développement de la série est financé. Il s’agit maintenant de mettre en place une coproduction internationale pour s’assurer la vente de la série dans plusieurs pays européens, voire au-delà.

La Genève internationale, personne ne peut l’imiter!

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin