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5 mai 2014

La tête dans les voyages

Nelly Thiébaud, 71 ans et bourlingueuse hors pair, partage sa passion au travers de ses documentaires et ses conférences multimédia. Elle présentera son nouveau film au Festival des seniors, à Genève, le 10 mai prochain.

Nelly Thiébaud
Nelly Thiébaud parcourt le monde avec son mari, caméra au poing.

Le pas vif, Nelly Thiébaud arrive avec cinq minutes de retard au Café du Grütli: «Pff, désolée, le tram a été ralenti par des travaux. Ce sont les aléas de Genève!» Une critique bien vite oubliée de «sa» ville, où elle a grandi, étudié et qu’elle adore: «Ici, ça bouge sans arrêt, il s’en dégage une vie et une énergie exceptionnelles!» Et l’énergie, ça la connaît: à 71 ans, elle est plus occupée que jamais. «J’ai eu la chance de pouvoir arrêter de travailler à 53 ans. Mon mari et moi avons alors commencé à faire de longs voyages un peu partout, Nouvelle-Zélande, Chili, Népal, Chine, Madagascar… tous deux caméra au poing.»

Des conférences à succès

De ces bourlingages, Nelly Thiébaud a tiré des heures et des heures de documentaires. Dès 2004, elle présente régulièrement ses films au MDA (Mouvement des aînés) à Genève. En 2009, un responsable du Centre d’animation pour retraités (CAD) lui propose de présenter trois courts métrages sur Madagascar. Suite au succès de sa séance, elle devient conférencière bénévole et présente régulièrement ses nouveaux films dans des associations d’aînés ou de quartier et des EMS. Mieux: elle est même vice-présidente de l’Association des conférenciers multimédias, composée uniquement de seniors. «J’ai pris des cours en 1996-1997. A l’époque, je travaillais avec deux magnétos, j’ai appris à monter les films comme ça. J’ai eu la chance de ne pas avoir trop de difficultés et j’adore ça!»

Nelly Thiébaud ne se contente pas de filmer. Elle s’occupe également du montage de ses documentaires.

Ce qu’elle préfère? «Le montage! Je peux passer des heures et des heures dessus. J’aime créer une histoire, fouiner et trouver d’autres informations pour écrire les commentaires. Pour Madagascar, j’avais fait environ quatorze heures de rush et en ai tiré trois films de quinze-vingt minutes. C’est dur de faire un choix, car toutes les prises de vue nous tiennent à cœur. Mais cela permet de revivre son voyage et, surtout, de le partager. Car c’est trop bête de laisser les images au fond d’un tiroir.»

Souvenirs à profusion

Elle a ainsi eu l’occasion d’immortaliser Christchurch, en Nouvelle-Zélande, avant le terrible séisme de février 2011. «J’ai rencontré en Norvège l’an passé des jeunes femmes qui venaient d’aller faire un stage d’infirmière là-bas. Je leur ai demandé si elles avaient pu profiter du tram qui traverse la vieille ville. Elle m’ont dit: «Quel tram?» Toute l’âme de la ville a été détruite.»

Souvenir d'un voyage au Canada. (Photo: DR)

Mais Nelly Thiébaud chérit aussi des souvenirs plus gais: celui de Frank West, par exemple. Ce collaborateur de l’aide au développement a sauvé une ligne de chemin de fer à Madagascar en glanant auprès des entreprises de chemins de fer helvétiques, puis en installant là-bas 70 kilomètres de rails, trois locomotives, plus de vingt wagons passagers et fret du Nyon-Saint-Cergue et deux du LEB notamment. Il a même récupéré des moteurs de locomotives, enfouis dans une mine en France. «A Madagascar, tout le monde le connaît, c’est un héros! Ce qui est drôle, c’est que les wagons sont restés identiques. On peut encore lire «Nicht hinaus lehnen» sur le bord des fenêtres.»

Sa découverte la plus lumineuse reste toutefois celle de la Chine. «J’y suis allée pour la première fois en 1983, et j’avais déjà beaucoup aimé le pays et ses habitants très curieux. Mais j’ai réellement été subjuguée quand j’y suis retournée en 2006. Le pays a fait un incroyable bond en avant. Il n’y avait presque pas de voitures en 83, il y a maintenant des autoroutes à quatre voies. Sur des kilomètres, on a filmé en voiture pendant plus de dix minutes des champs d’éoliennes plantées au bord d’une route. Les gens qui ont vu le film ont beaucoup réagi au début, quand je leur ai dit que les Chinois n’étaient pas des asservis mais au contraire enthousiastes, créatifs et surtout, bosseurs. Aujourd’hui, mon discours est mieux accepté.»

Après les découvertes, place aux souvenirs

Actuellement, la baroudeuse planche sur un nouveau projet: un film «mystère», qui sera présenté durant le Festival des seniors, le samedi 10 mai à Genève. «Je ne peux rien vous en dire, si ce n’est qu’il permettra de présenter une commune. Et pas n’importe laquelle: le hasard a fait qu’on m’a demandé de présenter celle où j’ai passé toute mon enfance!»

Nelly Thiébaud au Spitzberg, une île de Norvège. (Photo: DR)

Après les découvertes, ce sont donc les souvenirs que Nelly Thiébaud imprime sur caméra. Des souvenirs très forts émotionnellement, et des rencontres magiques et riches en partage. «Une connaissance qui travaille à la télé m’avait conseillé de recueillir les témoignages en ayant déjà en tête les questions et les réponses, afin de pouvoir ensuite créer une interview homogène. L’idée m’angoissait, mais petit à petit, j’ai réussi. Et je crois que le résultat n’est pas trop mal, je suis même prête à refaire l’expérience demain!»

Jamais fatiguée, Nelly Thiébaud ne semble décidément avoir peur de rien. Mais quand on lui fait part de nos pensées, elle fronce les sourcils et son regard s’obscurcit: «Si, si, je crains la vieillesse. Il y a encore deux ans, je me sentais immortelle, mais c’est fini, je sens que j’ai moins de ressources. Et puis, j’ai eu plusieurs accidents et la douleur me met des limites.» Puis elle secoue la tête et chasse ces pensées noires: «J’ai d’autres projets, vous savez, et c’est ça qui me maintient et me pousse en avant. J’ai aussi l’avantage d’avoir fait maintenant un certain nombre de films: cela me permet de voir les choses sous un aspect artistique et de donner libre cours à ma créativité. Et puis, j’aime la vie, et je compte bien en profiter encore longtemps!»

Autres informations: CAD Factory : Festival des seniors, du 10 au 17 mai, route de la Chapelle 22, Grand-Lancy, 022 420 42 80, www.cad-ge.ch

© Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer

Photographe: François Wavre